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BIHDING LIS! JUN 1 5 1923
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PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
A\
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS.
ETUDE DE GEOGRAPHIE LINGUISTIQUE
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
I
CHAIR ET VIANDE
LA NEUTRALISATION DE L'ARTICLE DÉFINI
A PROPOS DE CLAVELLUS
RÉSUMÉ DE CONFÉRENCES FAITES A L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
PAR
J. GILLIÉRON
m 7 a v.
»9. 4- a*
EN VENTE
A LA LIBRAIRIE BEERSTECHER
NEUVEVILLE
C\NTON DE BERNE (SUISSE) 1915
x
PATHOLOGIE
*
ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
NOTES PRÉLIMINAIRES
Le titre de Pathologie et thérapeutique verbales que nous nous proposons de donner à une série d'études dont voici la première, n'est pas de nous. Il appartient à M. Mario Roques et devait servir de titre à des travaux que nous comptions publier en commun sur les mutilés phonétiques et les substituts créés par la langue pour parer aux rencontres homonymiquesqui menaçaient la plupart dans leurexistence. Il nous a paru depuis susceptible d'une plus large attribu- tion et tout à fait approprié aux recherches que nous avons faites à l'École des Hautes-Études depuis l'apparition de notre étude sur l'aire de clavellus. C'est sous ce titre qu'avec l'approbation de M. Roques nous publions le pré- sent travail.
VALEUR DES CARACTÈRES
Les formes latines sont en caractères gras (caro). Les formes patoises sont en caractères italiques (tser). Les formes ou types français sont en petites capitales (viande). Les formes entre guillemets doivent être interprétées comme s'appli- quant seulement aux valeurs sémantiques (« viande »).
— 2
CHAIR ET VIANDE EN FRANÇAIS.
Tandis que les autres romanes ont gardé au prolongement de caro le sens ancien en sa plénitude, ou disons plutôt — puisqu'il ne saurait jamais être question d'une équivalence complète d'un mot d'une langue avec le correspondant d'une autre — tandis que les autres langues romanes n'ont pas éprouvé le besoin d'une scission dans la tradition sémantique de caro, le français, à partir d'une époque qui ne saurait remonter au delà du xve siècle, a restreint cette tradition et l'a laissée envahir par vivenda.
Par son affectation à une partie sémantique de caro, le mot viande a, peu à peu, perdu sa valeur étymologique de « nourriture » qu'il avait gardée jusqu'à l'époque classique de la littérature française, et qui existe encore de nos jours dans certains parlers1.
La substitution partielle de vivenda à caro répond-elle à une nécessité ou à une opportunité d'ordre sémantique ? C'est peu probable, puisque ni les autres langues romanes, ni, à notre connaissance du moins, les langues étrangères avec lesquelles le français a été en contact direct, n'ont éprouvé cette nécessité ou cette opportunité. S'agit-il, au contraire, d'un hasard ? Mais, pareil hasard existe-t-il dans une langue littéraire ?
D'ailleurs, dans les deux hypothèses, pourquoi vivenda, dont le sens étymologique a survécu presque jusqu'à nos jours à l'infiltration dans le domaine de caro, n'a-t-il pas exercé tout son pouvoir sémantique vis-à-vis de caro ?
i. Nous l'avons signalée nous-même à Vionnaz, où vivenda désigne le « pain et le fromage », nourriture essentielle des gens de ce pays. — On verra plus loin comment s'explique la survie de viande « nour- riture » encore longtemps après son intrusion dans caro.
pourquoi n'a-t-il pas laissé à ce dernier uniquement l'aire d'où il ne pouvait le déloger (« chair » non alimen- taire) et lui abandonne-t-il, notamment, la a chair » de poisson ■ ?
Le latin caro, ou plus exactement carnem, devait abou- tir en français à char, et telle est la forme uniquement usitée jusqu'au xve siècle, c'est-à-dire jusque vers l'époque où, d'après les textes cités par Littré, viande « nourri- ture » se substituait partiellement à caro. Ce n'est qu'au xve siècle qu'apparaît la forme chair, due à une tendance de changement réciproque entre ar et er qui pouvait affec- ter caro et l'a réellement affecté, comme elle aurait pu le laisser indemne comme charme, etc. 2. Par la transforma- tion de cha/r en chair, ou proprement cher, caro entrait en collision avec chère, né de chiere, né de cara, dont l'évolution sémantique de « visage » à « bon accueil, bon repas » l'a rendu synonyme de caro. « *Unjour de chère » (cara) 5 était un jour où l'on faisait chère, où l'on faisait gras, où l'on mangeait cher (caro sémantiquement dimi- nué de la chair de poisson) — tandis que les jours maigres on ne tolérait en fait de cher que la cher de poisson.
Pour écarter la conception d'un état lexical où l'on aurait eu d'une part
char = chair non alimentaire -f- chair de poisson ; d'autre part chèr(e) = chair alimentaire — chair de poisson et pour constater la quasi-nécessité de l'intervention lexicale
i . Le lecteur voudra bien nous permettre de poser le problème sous cette forme simplifiée, c'est-à-dire sans tenir compte de chairs, qui, sémantiquement, rentrent dans la même catégorie que « chair de' pois- son ». Le problème ne saurait souffrir de cette restriction.
2. Cette tendance s'est produite entre le xive et le xvie siècles, dit le Dictionnaire général de Hatzfeld, Darmesteter, Thomas, § 302 et 312.
3. Cette expression, que, momentanément, nous accompagnons ici d'astérisque, on verra parla suite qu'elle existait réellement.
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d'un tiers (viande), il importe d'examiner soigneusement la nature de l'évolution de ar en er, donc la nature de l'évo- lution de char à chair, qui est la cause immédiate de l'échec subi par caro et de tout le mouvement lexical con- sécutif.
Le Dictionnaire général nous dit :
§ 302. « Si a est entravé, il se maintient régulièrement à l'origine ; mais, entre le xive et le xvie siècle, il a une tendance à se changer en e : arrha, arres et erres ; aspa- ragum, asparge et asperge; carnem, charn, char, et cher, chair; *carptiat, (il) jarce et gerce; haut allem. garba, jarbe et gerbe ; *sarpa sarpe et serpe.
§ 312. Nous avons vu que a de a entravé devant r avait eu, à partir du xive siècle, une tendance à se changer en e. Inversement, à la même époque É et È, dans les mêmes conditions, s'échangent avec a : allem. bohlwerk, boule- ver puis boulevard ; herse a dû se changer en harse, d'où harceler, anciennement iierseler; hernia, hergne puis hargne. On peut rappeler ici larme de lacrima, devenu lairme, lerme, puis larme ».
Ces citations constatant l'existence de deux courants con- traires et de la même époque nous permettent de conclure — il nous paraît impossible d'admettre une autre supposi- tion — à un courant (populaire ou littéraire, provincial ou parisien) contrarié et aboutissant parfois à de fausses régres- sions.
La fluctuation entre er et ar qui résulte de cet état de choses est rendue bien manifeste par l'historique que nous donne Littré de tous les exemples cités par le Dictionnaire général1, et il n'y a aucune raison pour que cette fluctua- tion phonétique n'ait aussi affecté caro.
1 . Voir notamment la remarque sur arrhes.
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Nous ne pouvons nous attarder à l'examen de chacun de ces mots ; niais nous ne saurions ne pas commenter les exemples que Littré nous donne du mot chair.
Son « historique » contient pour le XVe siècle — le seul qui importe ici — cinq exemples qu'il présente dans la suite chronologique suivante :
i) chair (Froissart).
2) chair (Froissart).
3) char (Ch. d'Orléans).
4) chair (01. Basselin).
5) (à ung jour de) char (Bibl. des Chartes).
Antérieurement à la date de ces exemples, nous ne trou- vons toujours que char, postérieurement toujours que
CHAIR.
La série des exemples du XVe siècle nous montre à l'évi- dence la fluctuation. Que cette fluctuation doive être attri- buée à la diversité d'origine des auteurs ou non, peu importe ici.
Le cinquième exemple, a ung jour de char que Littré fait suivre de la traduction un jour de gras, mise entre crochets, a une importance capitale pour nous.
S'il confirme que caro a abouti un jour à figurer dans cette expression dont nous nous sommes servi plus haut — en la faisant précéder toutefois d'astérisque — pour éclairer la marche de caro vers viande, par contre il paraît par sa forme char réduire à néant la valeur de toute l'argu- mentation qui précède ; car, en effet, la forme char semble marquer cet exemple d'unedate chronologique antérieure à la collision de char (caro) avec chère (cara).
Selon ce que nous avons cherché à démontrer, pour que u\ jour de char fût un jour de gras, il fallait qu'il fût UN jour de chair.
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Au xive siècle un jour de char n'eût rien signifié, puisque le mot char s'appliquait alors aussi bien à la chair- viande qu'à la chair de poisson, n'aurait pu prendre nais- sance, puisqu'il n'y avait pas opposition entre ces deux derniers.
Au xvie siècle, d'autre part, char avait cessé d'exister.
C'est au xve siècle seul que ung jour de char est com- préhensible, et il ne l'est que si l'on adopte notre argumen- tation. Il s'est produit à une époque de fluctuation entre char et cher. En employant la forme char (provincialisme ou archaïsme, forme populaire ou forme littéraire), l'auteur usait d'une expression qui ne pouvait émaner que de la forme chair ; c'est un jour de chair qui a fait naître un jour de char à une vie sans doute bien éphémère, sinon tout à fait individuelle.
Cet exemple, ainsi commenté, fait bien concevoir l'oppor- tunité de l'intervention d'un tiers, de l'intervention de viande qui met ordre à un état d'anarchie, se substitue comme champion à cara dans l'emprise de celui-ci sur caro.
L'incursion de viande dans le domaine de caro ne s'est naturellement pas produite sans avarie grave pour lui-même : il en a perdu son sens primitif.
chère (« visage »), par sa collision formelle et séman- tique avec caro a subi la même avarie. La disparition de chère « visage » s'est produite de meilleure heure que celle de viande « nourriture ». Cela tient à ce que de chèr(e) « visage » à chère « viand(e))) l'écart sémantique est bien plus grand que de viande « nourriture » à viande « chair », si toutefois les phénomènes d'origine littéraire peuvent être soumis aux mêmes considérations que ceux qui se pro- duisent dans les parlers populaires.
La perte de l'un et de l'autre de ces mots a été facile-
ment compensée par de multiples concurrents de toute époque.
Cependant on ne peut s'empêcher de constater que le trouble apporté par la collision phonétique de caro avec cara et l'intrusion de viande dans l'histoire de caro n'a pas encore complètement disparu, du moins dans certains milieux, et contraste encore avec l'admirable stabilité des mots de la langue française. Je n'en veux pour preuve que la traduction d'un passage d'un journal allemand qui me tombe aujourd'hui même sous les yeux 1 :
« Il est arrivé que des consommateurs qui n'avaient pu satisfaire leur appétit avec de la nourriture « animale » — viande ou poisson — en raison de son prix, sont sortis du restaurant aussi affamés qu'ils y étaient entrés. »
Au xive siècle char aurait satisfait le traducteur. Dès le xve il se serait trouvé embarrassé.
Aussi bien, les lexicographes, à plus forte raison les pro- fesseurs qui enseignent le français aux étrangers, éprouvent- ils une grande difficulté à rendre compte, brièvement et palpablement, de la différence actuelle entre chair et viande et entend on aujourd'hui parler de nourriture carnée, de régime carné, alors que nos dictionnaires ne signalent carné qu'avec sa valeur technique: de couleur de chair. L'enrichissement qui résulte du dédoublement sémantique de caro dans ses dérivés pourrait avoir des inconvénients (comp. carné avec carnation).
L'histoire de la succession à caro latin, nous l'avons établie uniquement sur la base offerte par le dictionnaire deLittré 2.
i. Matin du 22 février 191 5.
2. Nous attirons l'attention du lecteur plus particulièrement sur les exemples et les expressions suivants donnés par Littré aux mots viande,
CHAIR, CHÈRE :
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Son évidence — si toutefois on nous permet d'user de ce mot — était offusquée d'une part par la nature de l'évolution phonétique en cause (er >> ar, ar > er), d'autre part par la nature du parler où les faits se sont pro- duits, par la nature de la langue littéraire qui a été soumise à une fluctuation d'influences notamment littéraires ou populaires. C'est l'élément littéraire, en dehors de sa col- laboration phonétique, qui y est, en particulier responsable de la survie dont témoignent viande et chère dans leur valeur de « nourriture » et de « visage ».
L'évidence eût été sans doute moins offusquée, s'il s'était agi d'un développement historique qui se serait effectué en dehors de la langue littéraire, dans une région patoise d'une certaine étendue et offrant par Là des données de géographie linguistique aptes à nous servir de fil conduc- teur.
Ceci nous amène tout naturellement à parler des maté- riaux que nous fournit l'Atlas sur notre sujet, de signaler avant tout la pénurie de ses matériaux qui ne nous a pas permis dès l'abord de le mettre en œuvre, comme c'est notre coutume.
Dieu donne viande à toute chair (Calvin).
On a défendu de manger chair, comme si c'eust été une viande pol- luée (Calvin).
Ne m'achète point de chair, Car tant soit elle friande L'esté je hay la viande (Ronsard).
Chez le roi, la viande est servie, se disait les jours maigres comme les jours gras (Maintenon).
Le saumon n'est pas une viande de malade.
Chère de commissaire « un repas où l'on sert viande et poisson, locu- tion qui vient du temps où il y avait des chambres mi-parties de catho- liques et de protestants, les commissaires faisant les uns maigre, les autres gras ».
Ni chair ni poisson.
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Chair et viande d'après l'Atlas.
Il est très pauvre de renseignements. Il est muet sur l'histoire de « chair » en dehors de sa concomitance avec « viande » .
Il ne nous fournit sur « chère » que ce que les cartes
FIGURE ()66, 754), MUSEAU (893), FAIRE LA MOUE (1859)
ont bien voulu nous en trahir. Les cartes figure en signalent l'existence actuelle avec sa sémantique latine dans cinq points du Roussillon, dans le Cantal à 715, 717 et en Italie à 992. Dans ce dernier point, le mot prend une valeur péjorative, puisqu'il figure également dans la carte museau. La carte 1859 (faire la moue) nous le montre nettement et uniquement péjoratif à 967 et à 777, 78e. Cette valeur péjorative est évidemment le résultat de l'adop- tion des mots littéraires, par conséquent plus relevés, tels que figure, visage, etc. Il est évident que les questions posées par M. Edmont aux sujets n'ont pu faire apparaître toutes les formes de chère existant encore en gallo-roman . C'est ainsi que dans le Supplément, non encore publié, figurera au mot visage un Uyàrà (889) qui n'avait pas été évoqué.
L'Atlas est également muet sur viande antérieur à son intrusion dans la sémantique de caro.
D'ailleurs nous doutons fort que des questions telles que
FAIRE BONNE CHERE, CHAIR DE POISSON, IL LUI A ENLEVÉ UN
morceau de chair, etc. eussent abouti à des renseigne- ments bien précieux pour l'étude de nos mots.
Quant à la carte viande (1383), qui est, en somme, l'unique point d'appui que nous fournisse l'Atlas, elle se présente à nous sous un jour qui exclut une interpréta- tion claire et exempte de doutes .
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En effet, sans doute le mot français viande lui-même, et plus certainement encore son sens actuel) a recouvert des territoires bien plus vastes que celui où, de par son évolu- tion sémantique exceptionnelle, il a pu prendre naissance.
Il n'a laissé à son prédécesseur issu de caro que la moi- tié à peine du domaine gallo-roman, et encore cette moi- tié, plus particulièrement dans ses parties géographique- ment les plus exposées, est-elle dès maintenant fortement entamée et à la veille d'être conquise : on y trouve caro en concurrence avec viande.
L'invasion du français viande n'est pas due uniquement à une servilité aveugle des parlers populaires à l'égard de la langue littéraire. L'héritage qu'ils tenaient du latin caro a pu présenter de graves inconvénients suscités par des col- lisions formelles autres encore que celle dont la littérature a été victime : l'adoption du mot français y remédiait.
Faire le départ dans le domaine actuel de caro entre son existence autochtone et son intrusion paraîtrait témé- raire en l'absence d'autres documents que ceux dont nous disposons, en l'absence notamment de renseignements sur l'évolution sémantique de chiere (cara) ; mais pour une autre raison encore, celle qui repose sur la fluctuation pho- nétique er : ar, laquelle existe aussi dans les parlers popu- laires.
Rien, par exemple, ne serait plus tentant que de faire fond sur la présence clairsemée de formes chiere pour chair qui ont déconcerté M. Herzog dans ses Neufran- Xpsïscht Dialekt texte (75) et qui semblent confirmer de la façon la plus heureuse notre conception de la collision de caro avec cara. Mais, leur apparition indépendante en plusieurs régions, alors que pour la réalisation de la col- lision ayant eu lieu en français littéraire, il faut un con- cours de conditions phonétiques et sémantiques qui n'a pu
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se produire que tout à fait exceptionnellement, c'est-à- dire le concours de :
l'existence de cara, avec sa marche sémantique, éche- lonnée, jusqu'à chère = « repas gras », au moment de l'arrivée phonétique de caro à l'étape cher, étape de sa collision ;
leur apparition indépendante en plusieurs régions, disions-nous, fait catégoriquement rejeter cette confirma- tion trompeuse.
Examinons un des exemples de M. Herzog.
A Granges, près Plombières (Vosges) ;
cara — s'il y existait — était chiere, puisque capra, dans le même texte, est représenté par syef;
carne y est chié
La solution qui confirmerait la genèse de carne > chié sous l'influence de chie(re) est nécessairement fausse ; car, si ce patois a conservé eyef (capra), il n'a pu avoir réduit chier(e) (cara) à cher, réduction nécessaire pour qu'il y ait collision avec cher (caro).
Donc : chié (caro) ne peut être qu'un chair ou pro- prement cher français introduit à Granges à l'époque où son parler avait sy en regard du français s (réduit de ïy) — et c'est encore l'état de chose actuel — et où par natu- ralisation phonétique le parler populaire faisait du fr. cher un chier. Nous ne pouvons envisager sérieusement une autre explication, d'après laquelle, à Granges, un hypothé- tique chière (cara), arrivé — hypothétiquement — à la valeur sémantique de « repas gras, gras » aurait supplanté caro.
Quand nous aurons ajouté que la fluctuation entre er et ar, qui a existé à une certaine époque dans la langue de l'Ile-de-France, existe encore actuellement dans les par- lers populaires et qu'il y a des formes char qui peuvent
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remonter à cher, on comprendra l'absence dans notre travail d'une carte interprétative de viande .
Aucune des raisonsvci-dessus exposées ne saurait cepen- dant mettre obstacle à l'examen d'une particularité de la carte viande, à l'examen d'un problème dont la solution révèle des aperçus intéressants sur les moyens employés par les parlers pour sortir d'un état de détresse lexicale. Voici ce problème :
Char dans les patois du Nord.
Quelques points du Pas-de-Calais (283, 284, 285, 286, 287, 276), du Nord (272, 282), de la Belgique (293, 294), formant une aire cohérente, ont de caro une forme qui est en contradiction avec la phonétique. Cette forme est char. Elle est singulière a deux égards : d'une part par la présence du € au lieu de k, d'autre part par sa voyelle qui va se révéler comme un archaïsme.
Il ne saurait faire de doute que caro n'eût existé par- tout sous sa forme phonétique régulière de kar dans le Nord de la France l, là où le c devant a se maintient sans se palataliser et où même, vraisemblablement, un son fran- çais £ aurait été naturalisé en k à l'époque moderne. Or, cette forme régulière y a totalement disparu et son aire a été submergée par l'envahisseur viande, qui lui-même, n'a, sans doute, recouvert qu'imparfaitement une aire -car plus ancienne dont il ne reste plus que la parcelle consti- tuée par les points ci-dessus énumérés et où il vit soit seul, soit en concurrence avec viande.
Quelle est la cause qui a fait disparaître kar ?
1. Voir le Dict. de Godefroy, Suppl. chair.
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Tant que l'article féminin est resté la, la coexistence de la kar (chair) et de le kar (char) n'avait pas le caractère de menace dangereuse pour l'un ou l'autre. C'est ce que nous enseigne jusqu'ici la coexistence d'homonymes de genre différent. Il n'en fut plus de môme lorsque l'article féminin devint le (comme ma, la, sa > me, U\ se); la collision devint complète et intolérable.
Où était le remède à cet état pathologique ?
Nous avons vu des parlers, en pareille occurrence, recou- rir à leur propre fonds, tel le gascon qui, privé du mot épi, en collision avec épine, ressuscitait le mot kabel, tombé en désuétude dans sa signification de « cheveu », sugees- donné qu'il était par la puissance étymologique de la grande famille kap (« tête »). Une suggestion semblable a fait dis- paraître presque totalement du Midi de la France la forme phonétique de caballum, remplacée par une forme patoi- sée du français cheval .
Mais ce recours au propre fonds, témoignage d'indépen- dance et de vitalité provinciales, a disparu presque totale- ment de nos jours, depuis que presque tous les parlers de la France sont privés de l'élément directeur régional qui police l'action mécanique, aveugle, destructrice de la pho- nétique, depuis qu'ils sont délaissés par les classes ins- truites et lettrées, toutes converties au français littéraire.
Dans leur pauvreté génétique, dans leur misère actuelle, les parlers — nous n'en exceptons pas la langue illustrée par Mistral — ont recours à la grande pourvoyeuse qu'est la langue littéraire ' et leurs emprunts sont moins souvent
i. Nous verrons dans une prochaine étude des parlers, fourvoyés comme en une impasse sous l'action aveugle des lois mécaniques de la phonétique, faire volte-face, rebrousser leur cours phonétique sous la tutelle de la langue littéraire plus prévoyante, plus perspicace, plus capable d'œuvre réparatrice. Le français est la providence des parlers qui s'égarent.
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peut-être les effets d'une servilité à son égard que ceux d'une nécessité causée par l'engrenage des lois phonétiques qui provoquent un désarroi lexical, auquel ils ne savent plus remédier autrement que par l'emprunt.
C'est ainsi que, dans sa détresse lexicale, le Nord de la France, antérieurement au xvie siècle, a emprunté char à la langue de Paris et a ainsi réparé le mal causé par l'évo- lution de l'article la à le à ce mot spécialement. A ce mot spécialement, disons-nous, car nous allons voir tout à l'heure que cet emprunt n'a été qu'un remède de fortune auquel on a été obligé d'avoir recours, tant que le parler en détresse n'eut pas adopté un régime général et préventif qui se fût sûrement aussi appliqué à la forme de caro, déchue par le fait de sa collision, et eût ainsi sauvé kar.
On a tenté soit de nier, soit de mettre en doute, soit de restreindre le rôle délétère de la phonétique en tant que créatrice de produits homonymes qui obligent le parler à remanier son patrimoine lexical, le contraint constamment à un travail de réparation. Nous croyons pouvoir prétendre qu'il n'est aucune loi phonétique qui, dans le long cours d'un parler, s'effectue sans causer des dommages néces- sitant une œuvre de réparation et des modifications de tout ordre, que la phonétique est responsable de la dispa- rition d'une grande partie des mots du patrimoine latin, qu'une foule des disparus sont des déchets de l'usure pho- nétique, qu'une foule de mots nouveaux sont des compen- sations, plus ou moins heureuses, à ces déchets.
Presque toutes les études qui suivront celle-ci dans la publication : Pathologie et thérapeutique verbales auront pour objet de démontrer cette thèse par des exemples qui remonteront parfois à la langue latine de l'époque classique.
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Neutralisation de l'art, défini. Cas pathologiques.
i) Exemples de la perturbation qui en résulte dans le lexique.
Pour entraîner la conviction du lecteur en ce qui touche La nécessité d'une intervention lexicale lors de la collision de chair et char en le kar et l'importance du désarroi causé par la collision de la avec le dans le lexique du Nord de la France, il nous paraît utile de recourir à une consta- tation qui sera la base d'une étude future sur le merle et le loriot ■
La Gaule romane a conservé le latin merula (sous une forme féminine ou masculine), tandis que ce mot a disparu en Wallonie et dans une région limitrophe en France.
Les deux mots ont été frappés à mort par la phonétique, mais l'ont été diversement, et, de ce chef, ils ont aussi succombé diversement.
En effet,
par une évolution des plus régulière, merula, en Wal- lonie, devait devenir la mierle, par assimilation la miellé, et par la collision de la avec le, le rnielQe), qui était l'abou- tissement de mel latin ;
par une évolution des plus régulière, merula, au sud du territoire précédent et où l'e entravé ne se diphtongue pas, devait devenir la merle, par assimilation la mel(J)e
i . Cette étude ne pourra paraître qu'après que nous aurons recueilli des matériaux de contrôle dans un territoire actuellement envahi par l'ennemi. Elle bouleversera entièrement toute l'explication — par trop ingénieuse — que nous avons précédemment donnée pour établir la filiation des formes intermédiaires entre noire et merula. Cette expli- cation date d'une époque où nous usions encore de certains tours de passe-passe qu'excusait une méthode surannée.
— lé —
qui est l'aboutissement de mespila latin, ou, si l'on prend pour point de départ le masculin — nous étudie- rons cette alternative dans l'article annoncé — le merle devait devenir le melle, le mêle, qui est l'aboutissement du latin mespila et la forme que celui-ci avait prise lors de la collision de la avec le.
Voilà pourquoi, en Wallonie, on dit lam ï pour « miel » (= larme, cf. le français goutte = eau-de-vie) et mauvis ou grive pour « merle » (disparition des deux mots en collision). Voilà pourquoi, plus au sud, merle a disparu et a été remplacé par mauviard ou par une série de formes que nous étudierons dans l'étude annoncée. Si l'on se refuse à admettre que merle a disparu, parce qu'il allait devenir ou était devenu l'équivalent soit de miel, soit de nèfle, que miel a disparu, parce qu'il allait devenir ou était devenu l'équivalent de merle, que répondra-t-on aux questions suivantes :
Comment se fait-il que, seuls des parlers gallo-romans, le wallon et le picard aient perdu merle, alors que tous deux seuls ils étaient soumis à une loi qui devait fatale- ment faire aboutir ce mot à celui qui désignait soit la nèfle soit le miel ? Comment se fait-il que seul des par- lers gallo-romans, le wallon ait perdu miel, alors que seul il était soumis à une loi qui devait fatalement faire aboutir ce mot à « merle » ? Comment se fait-ii que des substituts de « merle » et de « miel » aient envahi seule- ment des territoires où ils remplaçaient des mots rendus par la phonétique inaptes à leurs fonctions ?
Il nous semble qu'il y a ici non pas probabilité, mais certitude.
ï. Voir : MEYER-Lùbke, Wortgeschichtliches dans la Zeitschr. fur rom. Phil., XXIX.
— I
2) Changement du genre des substantifs. Neutralisation des flexions génériques de l'adjectif.
L'évolution de l'article féminin la à le a été pour la langue de l'extrême nord de la France la cause directe d'une catastrophe linguistique que l'on peut comparer, par son importance, à celle qu'a produite en français la disparition des formes du cas-sujet.
La première conséquence qui en devait résulter fut l'ébranlement du genre des substantifs.
A tous les mots qui commençaient par une voyelle, qui étaient précédés de l'art. /' et non de le ou de la, qui au gré des influences analogiques inhérentes à certains mots changeaient de genre ou flottaient entre le masculin et le féminin et sont par conséquent l'apanage d'une région beaucoup plus étendue que la nôtre (âge, orage, ouvrage, air, etc., etc.) viennent s'ajouter une foule d'autres qui sont propres à la région de la >> le. On en trouvera une liste, très incomplète naturellement puisqu'ils n'y figurent qu'cà titre d'exemples, dans le Lexique Saint- Polois de M. Edmont (2e partie, page 316).
Il est malheureusement fort probable que les études les plus approfondies, pour ne pas disposer de textes patois suf- fisants qui datent de cette époque, n'aboutiront pas à en dresser une liste complète, parce que, dans l'état actuel du patois, tel mot qui de féminin était devenu masculin et vice-versa, peut être le résultat d'un retour au genre origi- naire sous l'influence du français — influence dont la pré- sence effective se manifeste déjà à l'époque où kar équiva- lait à « char » et à « chair » et qui n'a cessé depuis de se faire sentir, influence qui doit, selon nous, avoir même
2
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été déterminante dans la réfection d'un article générique remplaçant l'article neutralisé.
Les textes anciens nous révèlent un mot nuit du genre masculin, nous le révèlent bien vivant en Picardie, d'autre part, les Lettres picardes de P.-L. Gosseu de Vermand, qui ne datent pas de ioo ans, nous le montrent encore (a nivi « à la nuit »); nous ne savons s'il existe encore comme masculin actuellement, cela est douteux à en juger par le parler de Saint-Pol qui ne le connaît plus que comme féminin, mais tout fait supposer que le genre féminin actuel est dû à un retour sous l'influence française.
« Nuit » qui n'est nulle part masculin dans la Gaule romane ailleurs que dans l'aire à article neutre était devenu masculin en Picardie évidemment sous l'influence directe de « jour »; mais la puissance analogique de « jour » fût restée latente, si la neutralisation de l'article n'était venue la déclencher (le jour et le nuit).
L'évolution de la à le était donc devenue un élément de désorganisation pour le genre des substantifs. Long- temps sans doute la langue ne réclama pas impérieusement une intervention. L'examen historique auquel on soumet- trait les mots de notre région ayant changé de genre pour- rait, ce nous semble, fixer l'intensité de la désorganisation en même temps que la durée de l'interrègne duquel date l'emprunt de car.
Toutes les parties du discours en dépendance directe avec le substantif étaient menacées de perdre leurs flexions génériques.
Ainsi, l'adjectif indéfini tout, toute est réduit dans une bonne partie de l'aire à collision de la avec le à la forme neutre tout et, en Gaule romane, là seulement. Tout la nuit (Atlas 929).
Il est curieux de voir comment, pour ce mot particuhè-
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renient, la langue se débat ensuite contre la tyrannie pho- nétique, la paralysie dont elle est affligée. Outre qu'elle a sauvé du naufrage une forme tut à laquelle elle donne une fonction particulière (Lexique Saint-Polois), elle a éprouvé le besoin de recourir a un traitement qui n'appartient en propre qu'à la pharmacopée du français littéraire, à la résur- rection d'une consonne ne vivant plus que dans la tradition graphique, à IV de tous, pour redonner quelque individua- lité au pronom pluriel; elle dit lous, comme les Parisiens, et comme nous disons plus et non plu lorsque nous vou- lons écarter l'équivoque à laquelle ce mot peut donner lieu : Y en a plu; mais y en a. plus (= davantage).
Le Picard en a même affublé son vieux mot tartous (= trestous).
Il faut bien se garder de faire nécessairement remonter la neutralisation de tout à un âge antérieur à celui de l'exis- tence de l'article démonstratif ce, celle, en prétextant que ce, celle aurait empêché tout de se neutraliser (tout ce pays, mais toute celle contrée), car nous ne savons pas si, lorsque le patron est là devint ce patron est là, tout ne persistait pas encore sans article.
X'importe quel adjectif pouvait être affecté dans sa vie tiexionnelle par la neutralisation de l'article défini, et nous aurons l'occasion d'en présenter un cas frappant dans le prochain fascicule que nous publierons (blanc-blanque).
Nous nous contenterons ici d'en signaler un exemple, qui s'offre à nous comme par hasard et fort à propos à l'oc- casion de notre remarque sur tout, dans la carte (elle vit) toute seule.
On y voit que seul a perdu sa forme féminine, comme tout, et, de sa combinaison avec ce dernier, il est résulté les quatre réalités suivantes .
— MO- ELLE VIT SEUL ELLE VIT TOUTE SEUL ELLE VIT TOUT SEULE ELLE VIT TOUT SEUL
NEUTRALISATION DE L ART. DEFINI. TRAITEMENTS THÉRAPEUTIQUES.
i) L article démonstratif.
Au fur et à mesure que se multiplia le contact avec le français — qui est toujours le but plus ou moins lointain, plus ou moins fatal auquel tendent les parlers, souvent par des détours — la langue populaire eut de plus en plus con- science des inconvénients que présentait, comparé au fran- çais, l'état d'anarchie engendré par l'évolution de la à le. Elle n'opère pas un retour de le à la, mais elle use d'un compromis : la distinction de genre était sensible pour elle dans l'adjectif démonstratif ce, celle, qui était employé dans un rappel du substantif énoncé une première fois par le, article sans genre, neutre si l'on veut ; elle use de ce démonstratif comme d'un moyen propre à recouvrer la dis- tinction des genres, autrement dit, lui enjoint les fonctions de l'article défini, déchu d'une faculté différentielle qui lui paraît nécessaire au même titre, par exemple, qu'à son adjectif possessif.
On ne s'étonnera pas que nous fassions entrer en ligne de compte la comparaison avec le français, que nous admet- tions celle-ci comme opérante à cette époque, puisque l'em- prunt de la forme char dénote déjà le contact intime des deux langues. Cependant nous avouons qu'elle n'est pas un facteur indispensable dans l'intervention thérapeutique de l'adjectif démonstratif.
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Il ne nous est pas permis déposer la question : pourquoi le parler en détresse ne retourne-t-il pas à la distinction générique antérieure qui lui serait indiquée par celle du français?
Une langue populaire peut, sans inconvénient, emprun- ter des mots à quelqu'autre langue, pourvu que ses emprunts ne contrecarrent pas, ne dénaturent pas ses lois fondamen- tales. Le picard peut admettre dans son sein le fr. champi- gnon, parce qu'il possède les sons qui constituent ce mot et qu'aucun caractère de ce mot ne l'offusque : selon la conception qu'il s'en fera, il le gardera tel quel, il pourra en faire kâpiyô, s'il le rattache à « champ » ou s'il a tendance outrancière de naturalisation, ce qui est souvent le cas dans les points les plus périphériques d'une aire ; mais retourner à un état délaissé pour des causes phonétiques supérieures équivaudrait —du moins serait-ce le cas ici — à recréer un ancien état de choses pour le détruire le len- demain.
Quoi qu'il en soit, la langue du Nord de la France a cessé de dire
le foire se tient à Arras; celle foire est très fréquentée pour dire dès lors :
celle foire se tient à Arras ; celle foire est très fréquentée.
Il en est de même pour les mots masculins.
On voit ainsi que, si la nécessité d'une intervention lors de la collision
le kar (chair) avec le kar (char)
s'était produite alors que la 'palingénésie différentielle de l'article défini (< adj. dém.) était en usage, on aurait eu la coexistence réelle de
tel kar avec tkar
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comme nous avons, en français, la coexistence réelle de
LE LIVRE avec LA LIVRE,
que mr trahissait, comme nous l'avons dit plus haut, un remède de fortune de date antérieure, que -ear n'existerait pas actuellement dans le Nord de la France si l'intervention de la palingénésie différentielle de l'article défini s'était pro- duite dès l'apparition de la confusion de la avec le.
Il est bien naturel que ni l'imminence du danger qu'elle allait courir à la suite de la collision, ni même les symp- tômes du cas pathologique — dont mr est l'indice certain, selon nous — n'ont pu trouver la langue prévenue, instan- tanément prête à parer les coups que lui portait la collision, qu'il a fallu une expérience du désarroi causé et qu'il y a eu une tentative d'accoutumance.
Le démonstratif, dans ses nouvelles fonctions de substi- tut, fait encore sentir sa virtualité démonstrative, puisqu'il ne remplace pas partout l'art, déf. : on sait que son emploi offre quelque analogie avec celui de l'art, déf. à certaine période du vieux-français. Dans ses fonctions de démons- tratif il se fait renforcer des adverbes ci et LÀ dans une mesure bien plus grande que ne le fait* le français et les parlers voisins et compense de cette façon la déperdition sémantique causée par ses fonctions de substitution (cf. la carte de l'Atlas cette année dans ses deux exemples).
2) Le pronom personnel de la je pers, comme explétif .
Un autre caractère particulier à la même région est l'em- ploi des pronoms personnels il, elle, ils, elles après le substantif sujet de la phrase :
Le patron est là > le patron il est là.
Le patronne est là >> le patronne elle est là.
Il rétablissait la distinction du genre abolie par la neutra- lisation de l'art, déf. Il faisait donc les mêmes fonctions que l'art, démonstr. ; mais tandis que ce dernier était opérant sur le sujet et sur les compléments, le pronom explétif ne l'était que sur le sujet, par contre il avait une action sur le subst. capable de démonstrativité et sur celui qui ne l'était pas.
Le patron il est là. Le vérité elle est là.
Ni l'un ni l'autre n'offraient, isolément, un régime com- plet pour la restauration des genres : il fallait le concours des deux moyens. Il fallait même celui d'un troisième.
3) L'article possessif.
L'appel à Tadj. possessif dans des cas où ni l'un ni l'autre des deux moyens réparateurs n'étaient opérants complète le tableau d'une langue mobilisant toutes les forces diffé- rentielles de genre pour réparer le dommage causé par la collision des deux articles définis.
Etant donné que voici le village restait dans voici le village de x, parce que le village était déterminé par le complément de x et que, par conséquent, le ne pouvait être remplacé par le démonstratif ce ; mais devenait voici ce village, parce que le village est sans complément, qu'il est passible de démonstrativité, que l'art, neutre devait faire place à l'art, démonstratif; la bifurcation de le en ce et le devait également se produire dans l'art, contracté.
je vais au village devenait soit
JE VAIS A CE VILLAGE, Soit JE VAIS A LE VILLAGE DE X
mais non pas je vais au village de x, car l'art, contracté au, de par les nouvelles fonctions de l'art, qui est dépouillé
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au profit de ce de toute la part de démonstrativité qui lui était encore inhérente, ne persistait que devant des mots dont la sémantique s'opposait à toute démonstrativité.
L'art, contracté n'était pas rejeté purement et simple- ment, il continuait à vivre d'une vie restreinte; mais il fal- lait qu'il fît, à côté de lui, place aux nouvelles fonctions dévolues à l'adj. déni, devenu art. dém. et, avec lui, à l'art. le dont les fonctions étaient, du même coup, modifiées.
La langue aboutissait donc à une coexistence
de au avec a ce et a le
de DU » DE CE » DE LE de AUX » A CES )) A LES de DES )) DE CES » DE LES
L'art, contracté remontait ainsi, en partie, à sa source (a le > au > a le). Or, cette coexistence, par sa nature même, faisait naître des conceptions individuelles et momentanées qui expliquent la variété infinie des réponses faites à M. Edmont, des variations que présentent les cartes de l'Atlas où peuvent s'étudier les phénomènes rela- tifs à l'histoire de l'article.
A la question : avant de penser aux autres, je pense à moi-même (Atlas 76), les sujets répondent
soit par . . a les autres..
» » . . A CES AUTRES.. )) » . . AUX AUTRES..
Ces trois réponses découlent logiquement de notre con- ception : elles se produisent selon que le mot autre, dans l'esprit du sujet, est plus (a ces autres) ou moins (a les autres) accessible à l'idée de démonstrativité, ou reste neutre vis-à-vis du dédoublement de Fart, contracté. — Nous ne pouvons ici entrer dans des détails sur la conserva-
tion en picard de AU, aux et de du, des, sur lesquels nous sommes imparfaitement renseignés, par l'Atlas du moins, et dont l'exposé se compliquerait d'un examen attentif d'ex- pressions telles que : il avait pris une telle cuite qu'il ne tenait plus a jambes, ou : il a mal a bras, expressions qui peuvent fort bien s'expliquer, non comme des archaïsmes chronologiquement parallèles à l'absence de l'article en fran- çais, mais comme les débris d'une ère où la langue déboutée devant j'ai mal au bras, j'ai mal a le bras, j'ai mal a ce bras a tenté de dire : j'ai mal a bras.
Des considérations qui précèdent il résulte que la tour- nure française
LA TÊTE ME TOURNE
ne pouvait vivre dans l'aire de la collision de la avec le.
La ne pouvait rester dans l'indéfini qui y résulte du fait de l'adoption de l'art, déni. (= une tête me tourne, ou quelque chose de semblable). On ne pouvait le remplacer par l'art, dém. qui, en raison de son origine, est encore sensible à une démonstrativité ne pouvant s'appliquer qu'à une troisième personne : celle tête me tourne est impos- sible (= la tête d'un autre me tourne). 11 fallait donc dire ma tête me tourne, et, avec le pronom explétif, sinon
MA TÊTE ELLE ME TOURNE, du moins MA TETE ELLE TOURNE,
ce qui est, en effet, la tournure picarde que M. Edmont nous donne dans la carte de cette locution (Atlas 1728).
De même il a mal au BRAs(Atlas 171), comme l'exemple ci-dessus, ne peut devenir ni il a mal a le bras (mais on dit bien il a mal a le bras droit), ni il a mal a ce bras (qui pourrait être au bras d'un autre), et ne pouvait deve- nir que IL A MAL A SON BRAS.
Lamobilisation de l'adj. poss. pour parer aux conséquences de la collision de la avec le nous montre que l'art, démons-
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tratif n'a pas seulement taillé une brèche dans les fonctions de l'art, déf. différencié le, la, sans par là inquiéter le règne de l'art, le dans la part qu'il lui a concédée, mais qu'il l'a réduit par son opposition de démonstratif à une part congrue obligeant celui-ci à renoncer à une fonction dont le fran- çais littéraire lui-même s'accommodait fort bien.
J'ai mal au bras n'est plus en picard l'équivalent de j'ai mal a le bras et j'ai mal a mon bras n'est pas, comparé au français, une revivification outrancière du genre, l'applica- tion inutile d'un remède à un mal inexistant, mais une vie différentielle plus intense que celle qui précéda la collision de la avec le et créée par la débilitation delà position que l'art, dém. a causée à l'art, déf. Le Parisien qui dit j'ai mal au bras ne soupçonne pas possible que ce soit au bras d'un autre. Non pas le Picard qui se demande réellement: à qui le bras?
Nos exemples de l'emploi de l'art, possessif sont :
i) Il a mai à son bras (Atlas 171)
2) Une branche pourrie m'est tombée sur ma figure (Atlas 566)
3) et m'a fait saigner de mon nez (Atlas 908)
4) Vous vous êtes blessé à votre main (Atlas 797)
5) Ecrire de sa main gauche (Atlas 797)
6) J'en ai plein ma tête (Atlas 1032)
7) Ma tête elle tourne (Atlas 1728).
Comme le sont les deux autres moyens thérapeutiques, celui de l'adj. poss., en Gaule romane, est, dans ces exemples, exclusivement particulier à l'aire de la collision de la avec le. Mais il s'y présente avec une irrégularité qui pour être reproduite cartographiquement nous aurait obligé à des tra- cés fort embrouillés, plus gênants qu'opportuns pour le lec- teur. Très intense dans tout le domaine où le c latin devant
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a ne s'est pas palatisé, ce caractère l'est moins à l'est immé- diat et l'est encore moins en pays wallon : si l'extrême Est de l'aire de la collision de la avec le le présente encore presqu'intact dans l'exemple i, il est moins accentué dans les exemples 2 et 4, encore moins dans l'exemple 5, où seul le point 294 l'a, et il est complètement dépourvu des exemples 3 et 6. Nous allons voir tout à l'heure comment s'explique et se justifie la variation de ce caractère.
LES AIRES A TRAITEMENTS THERAPEUTIQUES
1) L'aire à régime complet.
La première aire, que nous appellerons aussi aire picarde, est caractérisée par la présence des trois traitements, autrement dit du régime thérapeutique complet :
ce patron il est là, il vend ce vin. Il a mal a son bras.
Les exemples suivants que j'emprunte à Edmont ' et que je francise donneront au lecteur une idée de l'aspect qu'a pris la langue a la suite de la collision de la avec
LE.
« Celle femme elle le regardait d'un drôle d'œil, faut pas demander.
« Lui, il lui dit comme ça : Asseyez-vous une minute, « ma femme elle va rentrer, elle vous paiera, qu'il dit « comme ça. Une demi-heure elle se passe ; nous devi- « sions toujours en attendant. Titine elle ne revenait pas. « Celle paysanne, elle ne durait plus... »
— « Son nom il me passe par ma bouche, je le dirais cinquante fois pour une. »
— «... de rire..., c'est pas tout de le dire, à tenir mon ventre à deux mains. »
1. Edmont, A Vbuèe. Champion, 1911.
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— « Si que ça n'a seulement pas une bonne chemise à mettre dans son dos. »
— « Elle l'empoigne par son cou. »
— « Elle lui pressait si fort son gosier. »
— « Tu verras, ma fille, si que ça continue de ce train- là, ces enfants, faudra les marier avec leur sucette à leur bouche et puis encore avec leurs langes à leur cul. »
Il est certain que les trois traitements étaient néces- saires pour panser la plaie causée par la neutralisation de l'art, déf.
Mais, on le voit par les exemples ci-dessus, il en est un dont l'application était superflue, celui du pronom explé- tif après un substantif qui déjà est régénéré par l'art, déni . D'après ce qui a été dit plus haut, on s'attendrait à
ce patron est là, il vend ce vin cher. Il a mal à son bras .
Cet emploi rationnel du régime complet n'a laissé au- cune trace, et, s'il a existé, il n'a pu avoir qu'une existence bien éphémère. En effet, si le Picard devait dire ce patron est la, par contre, il disait le patron de cette maison il est LÀ; il en résulta ce patron il est là. Si encore il disait le vin de Bordeaux il est bon, en considérant que le complément de Bordeaux dégage vin de sa démons- trativité, mais ce vin de Bordeaux est bon, en considé- rant que de Bordeaux ne dégage pas vin de sa démons- trativité — car les deux conceptions sont possibles — il en résultait ce vin de Bordeaux il est bon.
On comprend dès lors qu'un emploi persistant aussi judicieux, aussi logique du régime complet n'ait pas été le fait d'un parler populaire, que l'emploi de l'explétif ait été généralisé et appliqué là où il cessait d'avoir aucune effi- cacité.
— 29 —
2) Laire à régime incomplet,
La seconde aire, située immédiatement à l'est de celle que nous avons appelée picarde, n'est caractérisée que par un traitement incomplet.
Elle a l'art, poss., le pronom explétif, mais il lui manque totalement l'art, dém. de l'aire picarde, à la place
duquel nous ne trouvons que / pour les deux genres
c'est ainsi que nous désignerons l'art, neutralisé, ce sera probablement plus conforme à la réalité phonétique, qui provient d'une violente contraction plutôt que d'une modi- cation de a en e.
Devons-nous concevoir un groupe de parlers à traite- ment incomplet, s'étant contenté d'une revivification par- tielle du genre, ayant :
Le vérité elle est là. Le patron il est là. Il a mal à son bras, mais non : ce patron vend ce vin cher ?
Cette aire aurait-elle dédaigné de gaîté de cœur le secours que lui prêtait l'adj . dém. pour régénérer le subst. complément et serait-elle restée insensible à la distinction fonctionnelle de Fart. dém. à côté de Lan. déf. ? Il n'en est rien .
Notre aire à deux traitements a été en réalité une aire à régime complet, absolument comme l'est actuellement l'aire picarde, dont elle n'est que le prolongement jusqu'à la limite capitale formée par le traitement picard du c latin devant a et e (limite k s).
€ s Elle est une aire qui a perdu son art. dém. pour une cause que nous allons étudier, et où nous allons montrer que son adj. dém. avait perdu toute efficacité thérapeu- tique. Ainsi dépouillé d'une partie de son efficacité le
- 30 -
régime complet s'en va à vau-l'eau. En effet, comment expliquerait-on autrement que par une débandade causée par la décapitation du régime complet le fait que dans cette aire l'explétif est en voie de disparition, que cette dispari- rition va en s'accentuant de l'ouest à l'est, est en raison directe de son éloignement de l'aire picarde ; — sur 9 exemples choisis au hasard 271 a 7/9, tandis que 270 n'a plus que 1/9.
L'adj. dém. était dans notre aire, comme dans l'aire picarde che, chelle. Il existe encore sous cette forme partiellement — nous allons voir à l'instant ce que valent ces témoignages — mais aux points 294, 281, 293, 292 sous des formes avec le son 5, donc en plein territoire picard, où phonétiquement on ne peut avoir que € et con- formément au point 291, qui est au delà de la limite
^i-f (carte III).
£, s
Ces formes de ce, celle (s, s(e)l) vivent côte à côte, nous pouvons même dire dans le même mot avec des formes ayant le e picard : celle année chi, cel endroit chi ; jamais on ne trouve chelle année ci, chel endroit ci, formes qui ne manqueraient pas d'exister si nous avions à faire à une dénaturalisation arbitraire du son initial sous une influence française ou wallonne (ni le -français ni le wallon ne possèdent d'ailleurs la forme fém . celle) : la dénaturalisation atteindrait tantôt chelle, tantôt chi? ou plutôt n'atteindrait ni l'un ni l'autre, car, loin d'être moins abondants d'exemples que dans le centre des aires, les caractères phonétiques s'accentuent plutôt en bordure '.
L'explication par une invasion étrangère qui aurait
1. Cf. disandes (samedi) pour disande. Le point 292 est le seul du nord de la France où l'on trouve kâptnô (champignon) !
3i
atteint ce mot à l'exclusion des autres et l'aurait atteint
. , i
presque partout dans notre aire n a donc pas
de
10000
chance pour être juste; nous croyons pouvoir intervertir les termes de la fraction en expliquant ce, celle par voie phonétique.
Che, chelle par leur fonction d'adj . et plus encore par celle d'article étaient sensibles à des modifications syn- taxiques, telles que la dissimilation (ch chimetière >> s chi- mitikre dans les Lettres picardes de P.-L. Gosseu de Ver- mand, point 262) et à l'assimilation que l'Atlas nous permet d'établir rigoureusement et qui va nous conduire à la solution recherchée.
£ se (le sel)
/ se l s se (263)
Cette évolution se produisait sans enlever à l'art, la faculté de maintenir intacte son individualité, comme medsè en français à côté de metse que veulent nous impo- ser les phonéticiens intransigeants.
Donc, au sing., ch peut se présenter sous la forme de s.
Au pluriel :
ee^ anges
i
ۥ{ anges-
è^, 0)^ anges
i si, (e)sz anges et même
1
— 32 -
Le fait que ces formes résultant d'assimilation s'ap- pliquent aux substantifs masc. et aux substantifs fém. (ches mains, mais ee% oiseaux, -ee^ âmes) — fait qui est commun aussi à la langue littéraire, mais non pas le suivant — que cette neutralité de ee\ plur. était soutenue par la présence de mots qui, au sing., exigeaient la forme ce pour che (ce sel, ce cimetière), devait, si la langue voulait obtenir une unité dans l'emploi d'un mot ayant une fonction grammaticale uniforme, et obéir en même temps à ses obligations phonétiques n'en contrecarrant pas d'autres, aboutir nécessairement à la création d'un
s = ce, che
L'adj. déni, vient ainsi se confondre avec l'adj. possessif de la 3e pers. s, qui déjà était l'équivalent du fr. sa depuis l'époque où une puissance de contraction particulière au nord de la France avait réduit la, ma, ta, sa à /, m, t, s et était devenu aussi l'équivalent du masculin son par la création d'un s que la confusion de ces et de ses (s% oiseaux, s% âmes = « ces oiseaux » et « ses oiseaux », « ces âmes » et « ses âmes ») devait presque immanquablement ame- ner, aussi naturellement que plus loin, la confusion de son avec ce et vice-versa que nous allons tout à l'heure constater. Ainsi se trouvèrent neutralisés l'adj. dém. et l'adj. possessif, neutralisés et confondus en une seule forme s.
Voici un tableau qui montre toute la confusion et qui comprend notamment tous les points de l'aire 2 et de l'aire 3 où le possessif son a la signification de l'adj. démonstratif. Pour plus de clarté, nous négligeons de marquer la pros- thèse de Ye qui est un caractère particulier à toute notre région, et qui se produit même en français populaire de Paris (Qu'as-tu dit? èrye).
— 33 —
|
c g g u |
<n c c J 8 |
S . .a cet endroit |
1/5 M &< 1/5 -a |
M -D e |
c C 0 |
bû C O <J O |
|
|
294 |
su |
j/ |
s. .-ei |
S |
4 |
S |
|
|
293 |
su |
5*/ |
si |
s |
S |
|
S |
|
28l |
si |
su |
— |
S. .41 |
s |
sn |
s |
|
292 |
si |
st |
sn |
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s |
— |
s |
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272 |
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■e. .€% |
s |
sn |
se |
|
280 |
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si |
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è. .si |
s |
sn |
s |
|
271 |
sn |
st |
sn |
s . .la |
s |
sn |
se |
|
270 |
sn |
st |
— |
s. .si |
s |
sn |
s |
|
261 |
st |
st |
sn |
s . Jo |
s |
sn 5 |
se6 |
|
179 |
st |
st |
st |
s . . si |
sa |
son |
sô |
|
291 |
si |
si |
— |
s. .si |
s |
— |
s |
|
290 |
sn |
sn |
sn |
s. .si |
s |
— |
s |
|
198 |
■ st |
st |
sn |
s |
si |
— |
s |
|
189 |
sn |
sn |
sn |
s. .la |
s> |
sln |
se, s6 |
|
188 |
su |
sn |
— |
s. .si |
s |
— |
s |
1. Figure dans la carte : dans ce pays. -• — : à cet endroit.
3. D'après : quand sa femme vivait encore.
4. et a ami, von abi.
5. Figure dans la carte : son congé.
6- : il a mal au bras.
Ce tableau nous révèle entr'autres :
un s qui équivaut à son, sa, ce, cel-celle, cet- cette ;
un si issu de chel-chelle picard, par contamina- tion avec s = ce et équivalant à cel-celle ;
un sn issu de sln picard et wallon (= son) et signi-
3
— 34 —
fiant cel-celle, cet-cette, par contamination sémantique de s = ce ; un m qui est un sn picard (= son) naturalisé faus-
sèment en bordure de l'aire - et qui signifie
G CELLE ;
à quoi il faut ajouter un cet (argent) qui traduit son (ar- gent) dans les points 186 et 190 et des formes dont il sera question plus loin .
Mais, dans notre aire 2, l'équivoque provoquée par la confusion de s(== son, sa) avec s (== che, chelle) n'exis- tait en réalité qu'à 294, 281, 280, 270 et non pas à 272, 271, 261, où l'on ne dit pas s congé, s bras, mais se con- gé, se bras .
La constatation de l'état linguistique actuel de ces trois points annule totalement la valeur de leurs témoignages :
272 dit chette année, forme apparemment picarde, qui n'existe nulle part ailleurs. Comme elle y est en concur- rence avec chelle, 272 ne pouvait les tenir toutes deux en héritage du latin . Le type cet-cette est français et wallon et n'existe dans notre aire que sous la forme avec c, tou- jours sous l'influence de s = £ picard, comme si de €Ï.
chelle année et chel endroit pourraient être picards et contredire notre explication puisqu'ils n'auraient pas subi une influence de s. Nous allons voir par l'examen du point 271 combien pèsent dans la balance ces deux formes de 272.
271 dit son année (=« cette année ») ou plutôt chon année par une fausse naturalisation picarde de son, dit cette année et non chette année, ce qui montre que chette année de 272 témoigne d'une naturalisation picarde trompeuse de cette, naturalisation que 271 n'approuve pas, vu qu'il considère cette comme se rattachant à s, adj.
— .->) —
poss. et déni, en même temps; par contre, il a A chelle PENETRE, ce qui prouve que 271 et 272 avaient autrefois comme adj. déni, le picard che-cheL-chelle et que cet- cette y est un intrus ; il a encore son endroit et non ci ion endroit ce que nous laissait attendre chon année.
271, enfin dit chetui-la (= « celui-là ») à côté de cette
AN NI 1 !
On voit par là ce que valent les témoignages de 271 et
272. Quant à 261, s'il dit cette année, son endroit, il dit par contre a s fenêtre (= « à cette fenêtre »), témoi- gnant par cette dernière forme — si son témoignage avait quelque valeur critique — qu'il est arrivé à l'ultime étape de la confusion de « son » avec « ce ». D'ailleurs, 261 n'a que des caractères patois effacés, comme les points au sud de Taire picarde, et nous ne pouvons examiner si nous y avons un égrenage de caractères patois dénotant une exis- tence autrefois patoise ou une invasion de caractères patois dans un français populaire. C'est dans ces régions qu'un professeur berlinois est venu jalonner le terrain de drapeaux aux couleurs diocésaines sans avoir même tenté de savoir s'il y plantait ses jalons sur le sol en place ou sur des décombres d'origine récente '.
L'aire maxima de l'art, dém. che-chel-chelle, c.-à.-d. l'aire 1, comprend 3 points (297, 295, 282) qui n'y appar- tiennent que tout à fait exceptionnellement : ils n'ont qu'un souvenir arbitrairement conservé de son existence et l'ont généralement remplacé par /, appartiennent par con- séquent plutôt à l'aire 2 qu'à l'aire 1.
297 réduit régulièrement à s le son picard e où qu'il se trouve . Il dit à s poteau (= au poteau), dans les bois ou dans se bois, moudre / café ou s café, chelle y est devenu
1. Mori-, Zur sprachlichen Glieâemng Franhreichs.
si (si écluse, si armoire). Il importe de noter que 297 représente une colonie de marins venue, dit-on, du Pas-de- Calais.
295 dit à s poteau, 282 à è poteau. Si 295 dit 1% anges et si avoine, 282 dit £e% anges et / avoine.
Pour l'adj. dém. 295 et 282 reproduisent exactement l'état de 272 (voir plus haut le tableau), sauf que chel- chelle y sont il et que che est / à 282 .
Comme 272, 295 et 282 ont deux adj. dém., qui ne sauraient tous deux remonter au latin, chel-chelle et chest-cheste. Le dernier est sûrement un intrus et for- mellement il se comporte inversement au point 271, qui dit chon pour son, st pour ceste, alors que 295 et 282 disent son pour son, et pour ceste el M pour chel-chelle.
Le mélange constaté dans les 3 points de l'aire 2 (272, 271, 261), avec conservation de l'adj. poss. non envahi sémantiquement par l'adj . dém . ou sans cette conserva- tion, forme une ligne droite qui longe la limite de l'aire picarde et se poursuit dans l'aire 1 (appelée ici impropre- ment aire 1, parce que notre carte I trace la limite maxi- ma) jusqu'à 295. Cette ligne parfaitement droite marque évidemment la zone intermédiaire, la zone de mélange, entre l'ouest du territoire où l'adj . poss . se conserve intact à côté de l'adj. dém. et l'est du territoire où la confusion des deux adj. est complète.
Ainsi, — si nous faisons abstraction du point 291, en
dehors de la limite—^— qui a celle année et que nous ne
€, c pourrions analyser sans avoir étudié à fond son patois et
celui de ses voisins — , nous avons reporté, sans nous en
douter, la limite orientale de che-chel-chelle jusqu'à la
k €.
limite actuelle de — — ■
€, C
Le traitement par Fart. déni, a donc très probablement existé dans notre aire à régime incomplet, et l'on voit, par* ce qui précède, que, devenu inefficace, il obligea la langue à s'en retourner a son ancien état :
ce patron il vend son vin était devenu :
s patron il vend s vin, qui pouvait avoir tous les sens que l'on peut obtenir par la substitution à l'un et l'autre s de « son » et de « ce », voire même de « 1 », et devait redevenir:
/ patron il vend / vin ou même / patron vend / vin.
Que fût-il arrivé si la langue n'avait eu en réserve l'art. déf. qu'elle continuait à employer lorsque le subst. n'était pas susceptible de démonstration ? A-t-elle effectué ce retour sans tutelle ? L7 qu'elle allait retrouver n'était plus celui qu'elle avait abandonné. Nous avons de la peine à conce- voir une langue mécontente de son état et retournant à l'état qui a motivé son mécontentement (page 21). Ici encore nous croyons entrevoir l'intervention — bien tar- dive — de la langue littéraire.
L'inefficacité de l'art, dém. entraîna, par contre-coup, la disgrâce des deux autres traitements, désormais insuffisants, mais dans une mesure tout autre et leur état actuel, dans l'aire 2, nous en offre l'écho sincère. En effet;
La collision de « ce » avec « son » détruisait l'efficacité d'un mot qui, frappé, périssait sans laisser de trace. Il n'en est pas de même des deux autres traitements qui se basaient, non pas sur la fragilité d'un seul mot, mais sur un facteur syntaxique commun à toute la Gaule romane, où il était constamment mis en œuvre dans certaines conditions.
L'homme, il est mortel; la vérité, elle est immor- telle n'est pas plus étranger à l'aire 2 qu'au français lit- téraire. Dans l'aire 2 on pouvait donc continuer à dire,
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par accoutumance, le blé il est mur à côté de l'enfant crie, et vice-versa.
Le français qui dit il ne se tenait plus sur jambes ou sur les jambes ou encore sur ses jambes autorisait nos gens de l'aire 2 à continuer à dire j'ai mal a mon bras.
Dépourvus de leur fonction utilitaire, le pron. explétif, l'art, poss. restent encore, de même que nos jaquettes portent toutes encore les deux boutons autrefois pourvus de fonc- tion ou que, encore, les boutons à bretelles ne sauraient man- quer au pantalon de ceux qui n'ont de leur vie porté des bre- telles. Boutons, pron. expl.,art. poss- n'en sont pas moins des témoignages de fonctions disparues. Il se peut que longtemps encore, après l'extinction des patois, les tour- nures avec pron. expl. et art. poss. restent dans le fran- çais régional comme derniers vestiges de la collision de l'art, la avec le.
Dans un conflit aussi grave que celui où la mettait la confusion de « son » avec « ce » il est explicable que dans l'aire 2 on ait tenté de se sauver sur n'importe quelle planche de salut qui s'offrait, qu'on ait adopté l'adj. cest- ceste, alors que cependant l'adj. autochtone eût la même efficacité, chél-chelle (> sel).
Dans les 3 exemples de cette année (2 ex.), cet en- droit du tableau ci-dessus
son est en concurrence avec cel-celle (294, 281) » » » cet-cettë et cel-celle (293,
292)
» » » CET-CETTE (280, 27 1, 270,
26l, I98)
» est sans concurrence (290, 189, 1
cest-cestë pourrait être un emprunt au wallon, un emprunt à la 3e aire, où il est l'adj. dém. seul usité, mais
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il peut aussi être venu du français de Paris, et c'en est l'ori- gine la plus probable, selon nous, car les rapports de l'aire 2 Axce le français sont attestés par mille emprunts, ceux avec le wallon sont encore à démontrer. S'il en est ainsi, nous constatons que le recours à la langue de la métro- pole linguistique n'a eu lieu que lorsque, en ce point, le parler populaire tut à toute extrémité. Sous la même in- fluence que celle qui ftttt/ de CHEL-CHELLE, CEST-CESTE gar- dèrent généralement leur initiale intacte, contrairement a la tendance de naturalisation phonétique qui, dans la péri- phérie des aires, sévit davantage que dans le centre.
L'intervention du français, qui ne pouvait sauver l'aire 2 de l'équivoque existant dans s (= « son, ce ») que si elle eût en même temps adopté l'adj. poss. français, — adoption qui eût été aussi révolutionnaire et encore bien plus compliquée qu'un retour à l'article différencié selon le genre — était absolument inefficace, puisqu'aussi bien cel-celle que cest-ceste étaient entachés de promiscuité sémantique avec l'adj. poss. dans leurs formes sing. devant les subst. commençant par une consonne et dans toutes leurs formes plurielles.
Aussi bien, la géographie linguistique nous les révèle- t-elle (Atlas 44, 460) comme deux tentatives collatérales, l'une comme un emprunt exotique (cest-ceste), l'autre comme un accommodement indigène (chel-chelle>> s(e)l), non reconnu, non voulu, ou non entrevu peut-être par les adeptes de cest-ceste. Les deux tentatives sont cumulées dans les points 293, 292.
La confusion du dém. avec le poss. ne pouvait man- quer d'avoir son écho dans les pronoms correspondants au dém. Nous n'avons pas à nous en occuper ici; nous nous contenterons de signaler l'embarras où s'est trouvée la langue pour reconstituer une série de pronoms qui échap-
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pat à la malencontreuse confusion née de la tyrannie pho- nétique. Elle n'y réussit que, bien difficilement et bien imparfaitement.
3) L'aire sans régime.
La troisième aire est actuellement caractérisée par l'absence totale de l'art, déni, et du pron. pers. expl. de la 3e personne.
Seul le traitement par l'art, poss. y existe, celui dont l'application était la moins fréquente. Il y existe à l'état de phénomène disparaissant et s'évanouissant de plus en plus en raison directe de son éloignement des deux premières aires vers l'est, ainsi que nous l'avons signalé en parlant de sa fonction thérapeutique (page 27).
Dans la troisième aire, comme dans la seconde mon, ton, son, ma, ta, sa aboutissent à m, /, 5, formes qui ont donc perdu toute efficacité pour distinguer les genres du subst.
L'existence clairsemée de l'art, poss. ne peut cependant laisser aucun doute sur sa nature autrefois utilitaire.
Si l'on tentait de la considérer comme satisfaisant un besoin populaire commun à tous les parlers gallo-romans, comment expliquerait-on que 6 parlers de Belgique disent vous vous avez (êtes) blessé a vo main, alors que cette tournure n'existe nulle part ailleurs dans tout le domaine gallo-roman, sauf dans l'aire de l'article neutralisé ? que sur 17 patois belges, faisant partie de l'aire 3, 14 disent il a mal a son bras, alorsque nous ne trouvons cette tournure, en dehors de l'aire de l'art, neutralisé, que clairsemée dans 6 points du reste de la Gaule romane, à l'embouchure de la Loire (478, 459), dans le Gard (840, 851), dans le Puy- de-Dôme (805), dans l'Ardèche (825) ?
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Quant aux deux autres traitements, auraient-ils disparu de l'aire ) sans laisser de trace ?
Pour Fart, dém., il s'agit dans cette aire non plus d'une inefficacité deCEL-CELLE, mais de CEST-CESTE. Celui-ci avait au pluriel si et se% devant un mot commençant par une voyelle, lesquels sous l'action violente de la contraction wallonne aboutissaient à s3 s% ; d'autre part le st de cest-ceste perdait phonétiquement son / devant une consonne (^ e sûr = c'est sûr; mais s est un ivrogne).
Ceste fenêtre devenait s9 s fenêtre — l'apostrophe repré- sente l'emplacement possible d'un son vocalique, rendu nécessaire par l'accumulation de sons consonantiques pré- cédents ou suivants et qui n'a plus rien de la tradition latine de IV de ceste — et finit par être s fenêtre. Cest- ceste ne pouvait vivre sous la forme st ou s't que devant un subst. commençant par une voyelle.
L'inefficacité de cest-ceste impliquait, comme pour ce, cel, celle, la disparition d'un mot isolé qui, en cas de dis- parition, pouvait ne laisser qu'accidentellement une trace de son passage, comme chel-chelle a laissé sel, si en picard, et cette trace propre au picard ne pouvait se pro- duire en wallon qui n'a pas le son €.
La disparition du pron. expl. pouvait en laisser attendre comme dans l'aire 2, mais si 280 présente encore 4 exemples sur 9, alors que 290, le point le plus rapproché de ce dernier dans l'aire 3, n'en présente aucun, par contre 292, dans l'aire 2, n'en a qu'un. Il n'y a donc pas lieu de tirer de l'absence complète de Pexpl. dans l'aire 3 la con- clusion que celui-ci n'y ait jamais existé.
D'autre part, il n'y a pas synchronisme de l'aboutissement de son à s, de cest-ceste à s, de l'inefficacité du pr. expl. que nous allons démontrer, et cela nous aide à comprendre l'inégalité dans la conservation des vestiges, en dehors des
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considérations qui peuvent les faire concevoir comme variables selon la différence de leur nature et de leurs facultés de résistance. Si l'on nous permet de reprendre une image que l'on a pu trouver quelque peu déplacée peut-être, nous nous demanderons : les boutonsau dos de nos jaquettes disparaîtront-ils avant les boutons à bretelle ?
Des recherches faites d'après d'autres sources que l'Atlas nous diront si la faculté de recourir à l'art, dém. et au pron. expl. a manqué aux parlers wallons dès l'époque où le besoin se faisait sentir d'y recourir ou si, y ayant recouru, ces parlers les ont perdus à la suite de leur inefficacité.
Le pron. pers. n'a actuellement pas plus d'efficacité que l'art, dém. pour restaurer le genre des subst.
Il y est bien i devant les verbes commençant par une consonne et il devant les verbes commençant par une voyelle, elle y est bien généralement el; mais il et el peuvent subir l'un et l'autre l'aphérèse devant le verbe commençant par une voyelle
/ a est indifféremment = il a, elle a
/ Ô » » — ILS ONT, ELLES ONT.
Le point 199 dit, par ex. : où s qu'il était, comme / était (=== où il était, tel quel). Quand il a plu, il faut bien savoir nager pour passer outre quand / est bien remplie (la rivière).
Il ressort de cet état un / neutre, un / à double fonction
générique. C'est cet / qui est la base de toutes les formes du
pron. pers. de la 3e pers. en Belgique. La preuve en est dans
la confusion qui résulte d'une revivification par le besoin
d'une prosthèse : il signifie aussi bien il que elle dans les
points 193, 176, 187 (il a = il a, elle a ; il ô— ils ont, elles
ont1).
1. Que les parlers usent souvent du pron. masc' il pour elle, c'est ce que nous observons tous les jours à Paris dans le français régional de
Si les patois congénères ont il, /au masc. èl, <7 au fém.,
la voyelle de ces formes n'est pas un son hérité directe- ment du latin, n'en est pas un prolongement phonétique, niais représente en réalité un son vocalique de pause, sem- blable à ceux de l'article actuel, nés de / ou de Tadj. poss. m, /, s et qui flottent indifféremment du genre entre //, i,è, etc. (///, //, lé, mu, mi, nie). Si, dans le pronom personnel, ces sons ont acquis une fixité, une généralisation plus grande, c'est qu'ils le doivent aux fonctions bien définies d'un rôle grammatical, et s'ils se sont figés en / pour le masc. et en e pour le fém., ce ne peut être que sous l'influence de la langue littéraire à laquelle, à toute extrémité, les Wallons ont eu recours.
C'est ce que, outre la confusion des deux genres dont nous venons de parler, démontre l'effort, probablement momentané que laissent deviner les transcriptions d'Edmont et que font les sujets pour faire ressortir dans leurs réponses le genre du pronom (èll, ili) et plus cer- tainement encore le fait que le pron. fém. el, s'il était d'une autre nature que celui que nous établissons, n'aurait pu manquer de devenir e devant un verbe commençant par une consonne, comme al (= elle) picard devient généra- lement a dans ce cas.
La phonétique wallonne, libre de toute entrave, autori-
toute la Gaule romane. Dès que le sujet féminin est d'un caractère fém. ne primant pas forcément, comme le mot femme, par ex. — et encore ! — ou qu'il peut être substitué dans l'esprit par un masc, le masc. use de sa prédominance et s'impose. Les Suisses allemands vont plus loin : Frâulein est couramment féminin. Kôchin, à Berne, est employé comme neutre. Les bêtes crèvent quelquefois quand ils ont (les animaux) mangé trop de trèfle est aussi bien normand que wallon, qu'orléanais. Ce n'est pas de ce fait qu'il s'agit ici, mais de faits se produisant et pou- vant forcément se produire seulement en territoire belge, de traduc- tions de : elle vit seule ; il s'est blessé à la main, elle enfle, etc.
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sait la phrase suivante, où nous marquons par des traits ver- ticaux tous les emplacements que pouvaient occuper les sons vocaliques selon les pauses ou les nécessités d'obvier à des heurts consonantiques trop pénibles :
| s | s | men - | 1 a sté a 1 | s | kol
Cette phrase peut recevoir de multiples interprétations. S'agit-il de cette semaine ? de sa semaine ? de lui ? d'elle ?
A peu près complète la gamme des voyelles pouvait y prendre place (a, e, i,ii). Seul le pronom y serait resté stable, y serait resté soit il, soit elle ??
Il est évident, par ce qui précède, que dans la 3e aire le traitement par le pronom personnel explétif de la 3e per- sonne était inefficace, ou du moins l'était devenu, si jamais il fut efficace.
Notes sur les matériaux de l'Atlas et sur les cartes qui accompagnent cette étude.
Nous devons prévenir le lecteur du danger qu'il pourrait courirà attribuera des erreurs la multitude de contradictions apparentes que révèlent les relevés d'Edmont en ce qui con- cerne les matériaux employés par nous pour ébaucher les modifications subies par la langue à la suite de la collision de la avec le.
Nous saisissons cette occasion, qui ne pouvait être mieux choisie, pour dire notre mea culpa à l'égard de l'Atlas, mais aussi pour le réhabiliter aux yeux des savants désintéressés dans la question du relevé des patois, et qui pourraient s'être laissés influencer, défavorablement pour l'Atlas, par de nombreuses critiques r.
1. Il va sans dire qu'ici nous ne faisons pas état de critiques telles que celles d'un professeur qui fit de notre Atlas un compte rendu « très
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L'Atlas est ce que nous avons désiré qu'il fût : un recueil de matériaux enregistrés par un homme qui ne fût ni phi- lologue ni linguiste et dont l'oreille nous donnât toutes les garanties désirables. Ce sont les conditions que, seul en son temps, notre bon et vénéré maître G. Paris, comprenait et plaçait au-dessus de toute autre, comme étant un gage d'une sincérité que l'on ne saurait attendre de la part de gens du métier, et qui sciemment ou inconsciemment prévoient, retouchent, rectifient, ajustent, dont le cerveau en un mot travaille, même lorsqu'ils lui imposent silence, alors que seule l'oreille doit être en jeu. Aux fautes commises par l'enregistré et qui devaient nécessairement se produire, n'eût-ce été qu'à la suite d'une mauvaise interprétation de la question posée, nous ne voulions pas avoir à ajouter les fautes de l'enregistreur et compliquer ainsi le travail du critique au point de lui rendre impossible l'accès à la vérité.
C'est à ce gage de sincérité que, de notre part, nous avons sacrifié les nombreux matériaux que nous avons recueillis autrefois dans tout le nord de la France, en Normandie, en Bretagne, en Suisse, en Savoie, en Dauphiné. Il n'en a rien été publié — ou si peu que rien — et il n'en sera plus rien publié, parce qu'ils ne nous inspirent plus qu'une confiance très relative.
Nous avons laissé s'accumuler les critiques sur le travail d'Edmont — qui est incontestablement mieux fait que celui dont nous étions chargé nous-même, c'est-à-dire l'établis- sement du questionnaire, qui, pour être sensiblement meil- leur, aurait dû être fait après l'enquête (!), comme la sépa-
élogieux, dans la plus répandue de toutes les revues de linguistique » (au début de l'année 1904), suivi d'une demande d'un exemplaire gratuit de l'ouvrage, demande restée vaine, et en fit un second dans une revue du Midi de la France (juillet-août 1905), lequel est... bien loin d'être élogieux.
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ration des mots, fantaisiste nécessairement avant une étude préalablement complète et après plus ou moins doctrinaire — nous avons laissé s'accumuler ces critiques sans en faire le moindre cas dans nos recherches géographiques, sans prendre la peine de les réfuter, sachant bien que tôt ou tard quelque tiers complètement désintéressé et par le simple jeu d'une critique bien avisée remettrait les choses en place, comme nous le faisions nous-même, et cela était préférable à de vaines polémiques.
Depuis l'an dernier, notre attente s'est trouvée justifiée : M. Hubschmied, au jugement duquel nous attachions la plus grande importance depuis que nous l'avons connu, il y a une dizaine d'années, à nos conférences de l'Ecole, a eu l'occasion de rendre pleine justice à la valeur des matériaux d'Edmont dans un ouvrage dont la valeur scientifique semble être encore inconnue à l'heure actuelle x.
Les critiques ne pouvaient manquer non plus, surtout de la part de ceux qui s'occupent avant tout de la restauration des textes de l'ancienne langue, d'avoir traita l'absence dans le questionnaire de mots des plus intéressants. Nous en aurions dû doubler l'effectif, dit-on. Nous-même, qui nous plaçons à un point de vue plus général, nous reconnais- sons qu'il aurait dû être non seulement doublé, mais qua- druplé, mais décuplé. L'une et l'autre de ces appréciations entraînaient pour des raisons matérielles l'impossibilité d'une publication, car nous sommes allés jusqu'aux extrêmes limites de ce qui était exécutable à cet égard. D'autre part, nous serions bien embarrassés, même actuel- lement après l'enquête, de déterminer ce qui, dans le ques- tionnaire, aurait pu être retranché et céder le pas à d'autres
i. Hubschmied, Zur Bildung des Imper jekts imFrankoproveniaîischen (Beihefte iur Zeitschr. fur roman. PhiL, Heft 58), Halle, 1914.
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exigences ; à bien plus forte raison l'étions-nous avant de savoir ce que seraient les réponses.
Carte I. Nous avons parlé dans notre article de la nature du point 297. C'est exceptionnellement qu'il figure comme appartenant a l'aire 1, et dans la carte I, et dans la carte IL
A la même occasion nous avons dit ce qu'étaient 295 et 282, qui font partie de l'aire 1 exceptionnellement dans la carie I.
268 est tout à fait exceptionnel et dans la carte I et dans la carte II. Les parlers de la Seine-Inférieure ne sont en réalité que du français régional, ayant plus ou moins con- servé des caractères de parlers anciens et très accessible aux invasions étrangères, ainsi que le montrent les limites variables de l'art, déf. neutralisé. A 268 : eu blé est mûr; ma grand'mère cousait à stè vitre, où tu couds mainte- nant !
Pour tracer la limite de l'art, neutralisé / nous avons choisi des exemples où il est à l'abri de l'introduction des multiples sons vocaliques auxquels le wallon recourt a la suite de la violente contraction consonantique qui le régit et qui reconstituent un article avec voyelle.
Carte IL Les limites de l'art, dém. variant quelque peu selon les exemples, nous avons voulu ajouter à la première une seconde carte traçant l'état de l'un de nos exemples qui représentât en même temps la propagation du pronom explétif.
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CONCLUSION
Guidé par une méthode qui révèle de jour en jour davan- tage sa fécondité, malgré les erreurs auxquelles son appli- cation peut avoir donné lieu, nous avons voulu dans cet article grouper quelques faits en connexité géographique. Nous y avons été amené par l'obligation où nous nous sommes trouvé d'expliquer la présence du mot char en pleine aire de la conservation du c latin devant a.
Nous n'avons cité que quelques exemples des troubles lexicaux provoqués par la collision de la avec le, sans entamer réellement le sujet, nous avons indiqué quelles sont, à première vue, les modifications d'ordre morpholo- gique et syntaxique que cette collision a entraînées, sans même tenter d'en épuiser le nombre.
A première vue, les phénomènes étudiés pouvaient être considérés comme indépendants les uns des autres et, sans les indications que fournit la géographie linguistique, pro- voquer des explications particulières à chacun, aussi nom- breuses que les faits eux-mêmes le sont. Leur assise géogra- phique nous en a trahi l'origine commune, nous a permis de les coordonner, de les grouper en un organisme.
Bien que nous n'ayons qu'ébauché le sujet, nous avons le sentiment que nous avons réuni en un faisceau un nombre suffisant de probabilités pour atteindre à un degré non éloigné de la certitude. Est-ce à dire que nous pensions avoir persuadé la majorité de nos lecteurs ? Pas le moins du monde. Il semblerait parfois que certains romanistes aient pris pour tâche de démontrer que les mathématiques reposent sur des lois erronées et veuillent justifier la sus- picion dans laquelle est tenue la linguistique chez les repré- sentants des sciences exactes.
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A une démonstration du genre de celle qui est faite dans cet article et où il nous paraissait inutile d'insister sur sa valeur mathématique, l'un de ces romanistes, sans consi- dérerl'assise géographique commune à plusieurs faits étayant notre démonstration, chercha à chacun d'eux une solution indépendante. Il en résulta que certain article de chaussure, une conception onomatopéique du fléau et une influence du mot clarté sur celui de flamme se trouvaient, de ce chef, être, par hasard, subordonnés... au mouillement de l'I dans les groupes cl, fl!
Nous en appelons à « jenen philosophischen Geist, welcher eine Wissenschaft nicht nur mit den anderen in lebendige Fùhlung bringt, sondern sie auch in sich einigt und vor Zerbrôckelung bewahrt » (Schuchardt).
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A PROPOS DE CLAVELLUS
M. Meyer-Lùbke, dans h Deutsche Literaturçeitung ', a fait un court compte rendu de mon étude sur clavellus \ J'ai la plus grande admiration pour son immense érudi- tion qui l'a mis à la tête des lexicographes romans. C'est à ce titre que son opinion m'importe et que je dois répli- quer à ses critiques.
Je m'y sens d'autant plus autorisé que nous sommes liés d'amitié et que mon travail est loin de mériter l'ap- préciation louangeuse qu'il en a faite (Durchgefùhrt mit bewunderungswùrdiger Folgerichtigkeit . Bedeutsam auch nach der methodoîogischen Seite), si ses critiques sont justifiées.
Je les examine toutes — elles ne sont d'ailleurs pas nom- breuses, quoique graves à mes yeux — , et je donne en italiques la teneur entière du texte.
Dans mon étude sur clavellus j'ai dit que, dans l'aire où... ellum aboutit à et, ..ellum s'est rencontré avec ..ittum >> et, que, de ce chef, des mots en ..ellum, con- sidérés comme des diminutifs, pouvaient se dédiminutivi- ser dans des conditions qui dépendent de leur sémantique et d'après des modèles existant, généralement français, qu'ainsi klawet (== petit clou) devenait klaw d'après le mo- dèle CLOU.
Auch was liber das Gaskognische gesagt ist, kann mit einer Einschrànkung angenommen werden. Ein vôlliger Zusammen- fall von -ellu und -ittu hat nirgends stattgefunden.
La coïncidence a lieu partout : ..ellum devient et ou et, .. ittum devient et ou et. Il suffit de comparer la carte
i. 1914, no 44/45.
2. L'aire clavellus, d'après F Atlas îing. de la France.
- 5i —
agneau avec la carte bluet1. D'ailleurs, cette coïncidence appert du tableau ci-dessous.
Viehnehr sind die Vokale ùberall geschieden.
Nulle part, dans aucune carte de l'Atlas, les voyelles ne se distinguent selon qu'elles remontent cà ..ellum ou qu'elles remontent à ..ittum. Contentons-nous des points qu'il importait de contrôler pour la démonstration sui- vante :
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PEAU |
683 |
69I |
685 |
692 |
693 |
699 |
790 |
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* |
e |
e |
e |
e |
e |
e |
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CHEVALET |
* |
è |
e |
e |
e |
e |
e |
und ausserdemfiiidetsich « klau » auchda zuo -q\\u ^u-etywird, a Isa von -et ans -ittum gan^ verschieden ist.
C'est-à-dire dans les 7 points signalés ci-dessus. Dans le tableau ci-dessous les blancs remplacent des formes en ..ety, ,.eU, etc, etey. Ce tableau est établi d'après 15 mots en ..ellum et 7 mots en ..ittum :
|
BLUET BOYAU TROUPEAU CERVEAU CHATEAU COUTEAU MARTEAU PEAU FLÉAU |
683 et |
691 et |
685 et |
692 et |
693 et |
699 |
790 |
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et |
et et |
et |
— |
— |
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et |
et |
et |
et |
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et |
et |
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et |
et |
et |
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et |
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et |
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et |
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et |
1. Peu importe que les exemples soient des mots évidemment importés ou non, puisqu'il ne s'agit pas de faits anciens.
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Si 699, 790 témoignent uniquement des sons U, t-e, Uy pour ..ellum, ils ont par contre blttkfy, bluetïy et 790 a en outre tehbaleUy !
Ces sons U, iêy se réduisent à t dans beau employé devant un substantif commençant par une consonne (un
BEAU CHIEN).
Premier retranchement s'il m'avait fallu battre en retraite devant l'assaut !
..ellum et ..ittum deviennent au pluriel tous deux ..ets dans tout le territoire en question, ainsi que le montrent les cartes fléaux et râteaux.
Second retranchement s'il m'avait fallu battre en retraite devant l'assaut !
La collision de ..ellum avec ..ittum est partout si évi- dente que je ne pouvais prévoir les objections de M. Meyer- Liibke.
Die Thatsache dass « kl au » erst eine Rùckbildung ist, bleibt aber bestehen, nur der Griind der Beschrânkung auf dm Siid- westen muss noch gefunden zuerden.
J'attends patiemment la solution particulière à la Gas- cogne, qui est, selon nous, la seule région de France où une Riickbildunç fût possible.
Nicht %utreffend scheint mir aber die Auffassung, dass cla- vellu eine siïdfran^ôsische Neubildung ist. Wir haben auch liai, chiavello, das, da es ein ital. chiavo nicht gibt, laleinisch sein muss und offenbar ans dem belegten clavulus umgestaltet ist, ein Vorgang jûr den wir ^ahlreiche, sichere Parallelen haben.
Clavulus désigne en latin un petit clou et clavellus formé d'après clavulus désignerait un (grand) clou ?
Mon étude, jusqu'à son titre (l'aire de clavellus) consi- dère clavellus comme latin, comme préroman, et né de la nécessité d'obvier à l'état pathologique de clavus causé
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par la présence de clavis à une certaine époque, posté- rieure à celle où déjà le latin ne pouvait tolérer un cla- vare (— fermer à clef), qui était en puissance, parce que clavare remplissait déjà les fonctions de clouer.
Un problème n'est pas une solution et le problème ita- lien que nous pose M. M. L., en guise de solution, res- semble comme un frère au problème gallo-roman que nous avons cherché à résoudre :
Pas de chiavo, donc pas de clavus (comme dans le Midi de la France) et pourquoi ?
Un chiavare \ par contre, qui équivaut à un latin cla- vare, existant et signifiant clouer (dans le Midi de la France kîava naît ou reste en puissance à cause de la pré- sence du mot suivant).
Un chiavare ', dont le prototype n'existe pas en latin et signifie fermer a clef (comme klava dans le Midi de la France).
Un chiodo et un chiovo 2 qui par leurs formes ne peuvent être que d'origine secondaire et que remplacer un chiavo attendu par la phonétique, signalé comme absent par M. M.-L. (semblables aux nombreuses formes secondaires de clavus que l'on trouve en France, là où clavellus exis- tait autrefois).
Tous ces mots existent dans une langue littéraire. Ils ne sont pas localisés. Attendons Y Atlas ling. de Y Italie qui permettra de les soumettre à une enquête semblable à celle que nous avons entreprise pour la France. Comme clavus vit encore dans le Nord de la France et y a toujours vécu (clou, clcufire, cloufichier), la conception de M. M.-L. pourrait aboutir à la conclusion que Paris, Rouen et Bou-
i. Dict. Ferrari et Caccia.
2. Meyer-Lùbke, Etym . ÎVorterbuch.
— 54 —
logne, qui ont clavus, ont été romanisés antérieurement à Marseille, Nîmes et Lyon qui ont clavellus et, nécessai- rement, que les trois villes du Nord ont, en ce point, un latin plus archaïque que les trois villes du Midi.
Les élèves de M. M.-L., pendant toutes ces années der- nières, ont formé le noyau des conférences de dialectolo- gie gallo-romane et se distinguaient par leur érudition et par l'excellente préparation aux recherches linguistiques.
L'un d'entre eux — et non des moindres — m'a fait, l'an dernier, des objections, apparemment graves, à mon explication de klawet > klau, c'est-à-dire à la dédiminuti- visation gasconne. Il s'est trouvé, de son propre aveu, qu'elles n'étaient pas fondées, et elles m'ont fait regretter que dans mon étude je n'aie pas laissé entrevoir tout le travail préparatoire auquel il avait donné lieu. Voici la principale objection qu'il me faisait : le mot nœud, dans la région gasconne, se présente sous une forme de dimi- nutif (type nu%et) ; or s'il est un mot qui sémantique- ment soit capable de Riickbildung, c'est bien celui-là.
C'est en lui soumettant les cartes os, noix et noyau qu'il reconnut tous les pièges auxquels échappait nwçet en ne se dédiminutivisant pas.
Dass im Westen das, was wir als Eigentûmlichkeiten des Proven^alischen betrachten, einst viel weiter reichte als in der historischen Zeil hat P. Meyer auf Grund der Ortsnamen auf -ac vor mehr als 40 Jahren ausgesprochen, aber der Gedanke ist nicht weiter verfolgt worden ; jet^t bringt Gilliéron ein néues Moment von grosser Bedeutung. Dafùr, dass betràchtliche sprach- liche Verschiebungen stattgefunden haben, glaube anch ich mancherlei anfùhren %u hônnen ; auf eine ein%elne Erscheimmg so viel %u bauen, habe ich freiltch nicht den Mut. Aber viel- leichl gibt iveitere Forschung G. recht.
Je ne connais pas les résultats de l'étude de
— 55 —
M. P. Meyer auxquels M. M.-L. fait allusion, mais je doute fort que ce savant ait pu par une étude des noms de lieu en ..ac assigner au traitement méridional une limite aussi septentrionale que celle de clavellus.
Le but que je me proposais était bien celui que m'im- pute M. M.-L. : établir par un seul mot, indubitablement populaire et à l'abri d'objections telles que celles que l'on peut faire à toute étude d'étymologies toponymiques, que l'on doit abandonner l'idée d'un état lexical reposant sur une latinité autochtone dans l'immense région où clavus a pris la place de clavellus. Si l'on n'explique pas d'une façon plus plausible que je ne l'ai fait le recul de clavel- lus et l'avance de clavus, mon exemple suffit, je ne me suis pas trompé dans ma conclusion et les matériaux que M. M.-L. tient encore en réserve en apporteront la preuve ' .
Mon intention était bien d'établir que, sans avoir préa- lablement soumis à un examen sévère chacun des mots de cette région, il est contraire à toute probité scientifique de se servir de ceux-ci comme témoins de la latinité.
C'est de ma part témoigner d'une grande méfiance pour tout ce qui a été publié de scientifique jusqu'ici sur les patois et admettre que tout est à refaire ; mais je n'y puis rien changer.
i. Il s'en présentera d'autres exemples dès le deuxième fascicule de Pathologie et thérapeutique verbales.
- 56- TABLE DES MATIÈRES
Pages
Chair et viande en français 2
Chair et viande d'après l'Atlas 9
Char dans les patois du Nord 12
Neutralisation de l'article défini. Cas pathologiques.
1) Exemples delà perturbation qui en résulte
dans le lexique 15
2) Changement du genre des substantifs. Neu-
tralisation des flexions génériques de l'ad- jectif 17
Neutralisation de l'article défini. Traitements thé- rapeutiques .
1 ) L'article démonstratif 20
2) Le pronom personnel de la 3 e pers. comme
explétif 22
3) L'article possessif. 23
Les aires à traitements thérapeutiques.
1) L'aire à régime complet 27
2) L'aire à régime incomplet 29
3) L'aire sans régime 40
Notes sur les matériaux de l'Atlas et sur les cartes
qui accompagnent cette étude 44
Conclusion 48
A propos de clavellus 50
MAÇON, PROTAT FRERES IMPRIMEURS
Carte 1
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lim. (maxima) de l'aire ce, art. démonstr.
lim. (maxima) de l'aire du pron. pers. expl.
lim. mérid. de / cave (descendre dans la cave) et limite com- mune aussi aux 2 ex. suivants.
lim. mérid. de / foire (acheter deux che-\
vaux à la foire). I
' diiï. de la lim. lim. mérid. de / chasse (le chasseur va à la chasse).
char, emprunté au fr. avant le xvie siècle.
Carth 1 1
i><
^
~T ce blé il est mûr.
le blé il est mûr.
Çj ce blé est mûr.
Carth III
o
+
reproduction d'après la carte I de l'aire du pron. pers. expl. de la 3e pers. sans art. dém.
limite orient, act. du k et du £ picards, présence actuelle de cel-celle, adj. dém. fraction supérieure à la moitié des 9 ex. du pron. pers. expl. de la 3e pers. : absence complète du pr. pers. expl. dans les 9 ex. : totalité des 5 ex. de l'art, possessif. : fraction super, à la moitié des 5 ex. de l'art, poss. : présence de son année-ci (là), son endroit-ci (là) pour « cette année, cet endroit ».
— )
PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE
VERBALES
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
ÉTUDE DE GÉOGRAPHIE LINGUISTIQUE
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
II
MIRAGES ÉTYMOLOGIQUES
I *Co.MMENQ.UER.
II Claudere « rentrer (une récolte) ».
III Collision de trabem avec traucum en trau.
IV Le verbe trauha « trouer ».
V Exaequare et *exaquare.
VI Bouter et mettre.
RÉSUMÉ DE CONFÉRENCES FAITES A L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
PAR
J. GILLIÉRON
EN VENTE
A LA LIBRAIRIE BEERSTECHER
NEUVEVILLE
CANTON DE BERNE (SUISSE)
1915
-; -
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
MIRAGES ETYMOLOGIQUES
« Uni aber Rùckschlûsse auf die Laut- und Wortge- schichte daraus zu ziéhen, wie es die Verfasser tun, muss man doch seinem Material kritischer gegenûber stehen, es reichlicher sammeln und grûndlicher prùfen, sonst geràt man in Gefahr, das Opfer ganz andrer noch unan- genehmerer«niirages5* zu werden >.vj(Herzog.)
Ces paroles à notre adresse figurent dans une critique de nos Mirages phonétiques, où l'on repousse notre expli- cation par fausse régression de faits qui se sont produits uniquement dans l'aire où 17 des groupes cl, gl se mouille. A la fausse régression, cause unique des troubles phoné- tiques causés dans l'évolution régulière de cl et de fl, on substitue trois facteurs divers, n'ayant entre eux aucun rap- port, et ayant cependant conspiré ensemble contre la libre éclosion des produits de cl et de fl. Nous en avons parlé précédemment (Pathol. et thér. verbales, I, p. 49).
Comme cette critique, ainsi que toutes les autres du même auteur sur nos études antérieures et postérieures, est faite sur un ton quasiment paternel (« Wir haben sie davor gewarnt », etc.), que toutes témoignent d'une incompré- hension de raisonnements basés sur le bon sens et qui
inspirent à M. Herzog de naïves exclamations (« Warum demi nicht ! »), il y aurait mauvaise grâce à s'en offusquer. Cependant nous devons avouer qu'il n'est pas totalement étranger au choix de notre titre.
I. — *COMMENQUER \
(Carte I).
Comme un enfant repousse dédaigneusement la boîte à jouets qui lui a été offerte, parce qu'il n'y a pas trouvé la lune, objet de ses désirs, M. Herzog a été tenté de rejeter avec humeur les cartes commencer de l'Atlas, qui ne lui révélaient ni emprendre, ni entamer, ni initiare, ni principiare, ni incipere2,ni se mettre a, — nous pourrions continuer la liste des défections... ni débuter, ni s'évertuer, ni se prendre a, ni se e... a, etc., etc. Cependant, mal lui en aurait pris, car si ces cartes ne se conduisent pas comme il le désirait, il y a trouvé un type commenquer qui serait, selon lui, une contamination de commencer et du vieux provençal encar remontant à inchoare.
Il n'y aurait pas lieu de s'occuper longuement de cette trouvaille, si cette rareté ne circulait déjà entre les mains de romanistes qui la croient de bon aloi, alors que son authenticité, fortement ébranlée par la géographie linguis- tique, ne résiste pas à une enquête phonétique sérieuse, et si surtout elle ne soulevait des questions dont l'importance dépasse celle d'un simple fait-divers éymologique.
Qu5 "encar n'ait laissé aucune trace dans les parlers actuels, aucune trace autre que dans sa contamination avec commen- cer, cela serait possible. Cette contamination pourrait s'être
1. Zeitschr. f. iieufr. Spr.und Lit., XXXIV, i, 304-305.
2. Les cartes trouver ne révèlent pas non plus invenire, reperire !
produite, comme un accident isolé, n'importe où dans tout le Midi, où règne actuellement commencer, et plutôt, sans doute, dans les régions où la langue du Midi s'est bien con- servée. Mais, par un hasard assez singulier, elle se trouve- rait (807, 709, 811) dans une région intermédiaire entre le Nord et le Midi, dans le voisinage immédiat delà limite entre les sons k,g et Is, d%, limite qui traverse, précisément dans la région de *commenojjer une zone où le son fran- çais s alterne avec /, e (commencer == himensa-kumenea).
Que cette contamination se soit produite ailleurs, et toujours sans être accompagnée du primitif encâr, dans une aire bien distincte de la première, cela devient très singulier. Que, derechef, elle se produise dans un milieu phoné- tique absolument semblable à celui du groupe précédent, c'est-à-dire dans le voisinage immédiat de la limite ci-des- sus précisée, mais cette fois-ci (626) au sud de celle-ci, donc dans l'aire k, g l , et non au nord, voilà ce qui dépasse les bornes de la possibilité, voilà ce qui rend nécessaire- ment l'existence de *commenquer conditionnée par la limite phonétique.
Rendant compte du dictionnaire étymologique de Meyer-Lùbke, M. Thomas, dans la Remania 2 reproche à l'auteur de n'avoir pas inséré dans son article *incoare la contamination encar -f- coiuençar, révélée par M. Herzog, et apporte deux nouveaux témoignages de *commenojjer, recueillisdanslesuddelaCreuze.Ceux-cisontdonc, derechef, d'une région dont la situation géographique est identique à celles de 62e et du groupe 807, 709, 811 par rapport à la limite phonétique du k non palatalisé, et, d'autre part, appartiennent, comme les points de l'Atlas — ceci est une
1. M. Herzog ne donne pas ce détail.
2. 1912, p. 459.
autre condition nécessaire à la création du mot par lequel nous entendons remplacer *commenquer — à une aire où il y a hésitation constante entre les sons â et e (>> an et en -|- cons. Voir les cartes en rentrant, vendanger, etc.). Cette hésitation se manifeste même dans les 12 témoi- gnages de *commenquer que l'Atlas fournit à M. Herzog.
807 a : kiïmako (commencent), humekav (commençait), kumâka (commencé). Il ne signale pas cette hésitation, l'ayant sans doute mise sur le compte .. des erreurs d'Edmont.
La prétendue conservation de encar est donc liée à une aire phonétique où on pourra la trouver en 10, 30, 100 endroits, mais en dehors de laquelle on ne l'a point encore trouvée et ne la trouvera pas. Ce n'est pas à inchoare que nous avons à faire dans cette zone intermédiaire entre les parlers du Midi et ceux du Nord, zone influencée par les uns et par les autres, mais à un commanquer dont la for- mation anormale n'est, vu son lieu d'origine, qu'un brevet d'authenticité, selon nous.
Tous ces parlers avaient le verbe d'origine étrangère moka « manquer », où le son h ne pouvait se naturaliser en ts qu'en se heurtant contre un mâtsa (mancher, mettre un manche ou une manche, emmancher) ; ils avaient le verbe d'origine étrangère marka « marquer », où le son k ne pouvait se naturaliser en ts qu'en se heurtant à un martsa qui était marcher (et non marquer). Commencer, mis par eux en rapport avec manquer, devient très natu- rellement commanquer. Ce commanquer ne peut exister que dans la zone où il a été observé, c.-à-d. la zone avoi-' sinant la limite du k non palatalisé et où les parlers hésitent entre e et à (an, en + cons.), entre s et €. On ne le trou- vera pas ailleurs.
Si l'origine qu'attribue M. Herzog à *commenquer est
*
condamnée par la géographie linguistique, elle ne Test pas moins par la phonétique, sous le couvert de laquelle elle a été imaginée.
*Commenquer, en temps que contamination de com- mencer avec enkar, ne peut phonétiquement se justifier dans aucun des parlers au nord de la limite du k non pala- talisé, carie son k, quelle que soit l'époque de son arrivée dans la langue, s'est naturalisé en ts, etc. C'est ce que nous allons démontrer tout cà l'heure : trank -f- are y devient trautsa1. Kumentsa y pourrait renfermer un inchoare ; commenquer ne le peut.
Co.mmenq.uer, en temps que contamination de commen- cer avec enkar, ne serait phonétiquement justifié qu'au point 626, qui, quoique dans l'aire du k non palatalisé, repré- sente un parler tout aussi mélangé que 807, 709, 811. Faudra-t-il croire à l'existence de deux commenquer, celui de M. Herzog et le nôtre ? Va-t-on nous annoncer, au nom de la phonétique, que le type provençal de inchoare s'est totalement perdu dans la langue du Midi, sauf dans le poste frontière le plus avancé que représente 62e ?
Commanquer n'a pu naître de commencer que dans un milieu triplement conditionné au point de vue phonétique, que dans une région où alternaient :
€ et s (= fr. 5) e et à (== fr. à) e etk (= fr. e).
Dès que l'une ou l'autre de ces alternances vient à manquer, commanquer n'existe pas.
Ainsi, par exemple, la limite orientale de commanquer s'arrête aux points 807, 811, parce qu'à ces points s'arrête
1. Voir plus loin la fin de l'article Le verbe trûîlka.
10 —
la concomitance approximative de € et k avec € et s. En effet, la zone de £-s continue dans la même direction vers l'Est jusqu'au territoire allemand, la zone£-&, dès les points 807, 81 r, s'infléchit, assez brusquement, vers le sud et perd tout contact avec celle de es : commanquer ne peut y naître.
Ainsi, notre commanquer n'est point une hypothèse que nous opposons à *commknquer, mais une certitude quasi- ment mathématique que nous opposons à une hypothèse fli i te à la légère.
En voulant soustraire la linguistique à l'examen de lagéo- graphie, on la diminue d'un facteur puissant — le plus puissant peut-être — qui peut lui donner le droit d'être considérée comme une véritable science.
Aussi, nous trouvons que notre ami Jud, qui est l'homme le plus à même de juger de toute l'importance qu'elle doit avoir dans les recherches, est beaucoup trop modeste lorsque, s'adressa nt à un de ses maîtres italiens, il semble ne reven- diquer pour la géographie linguistique qu'une petite place au soleil1.
M. Herzog a raison : il faut apporter beaucoup de cir- conspection dans l'usage que l'on fait des matériaux, surtout lorsqu'il s'agit, comme ici, d'une zone où peuvent se pro- duire des monstruosités semblables à commanquer et à celle que nous allons exposer dans l'article suivant.
IL — Glaudere « rentrer (une récolte) ».
Nous avons dit que la formation anormale de comman- quer, par elle-même, était, dans la région où elle se pro- duit, un brevet d'authenticité. Il importe d'appuyer cette assertion qui peut paraître paradoxale.
1. Jud, Problème der altrom. IVortgeschichte. Extr. de la Zeitschr. fur rom. Phil., vol. 38, p. "2.
— II —
Certaines régions, aux confins d'aires nettement caracté- risées, reçoivent des échos contradictoires de débats linguisL tiques qui se vident dans tes aires, en sont passagèrement affectées jusqu'au moment où elles sont gagnées à Tune ou l'autre des parties en conflit.
Telle est l'origine de commanojjer, telle celle du mot qui tait l'objet du présent article et telle est aussi celle de bouter « regarder » dont il est question plus loin.
Nous comparerions volontiers ces créations aux contre- sens faits par des élèves inexpérimentés qui traduiraient à coups de dictionnaire un texte français en latin.
Les régions qui donnent naissance à ces mots sont toutes dans une situation analogue par rapport aux aires où se produisent les débats linguistiques qui les font apparaître.
11 serait téméraire d'accorder à des créations de ce genre, sans doute éphémères, la même confiance qu'inspirent les mots qu'une tradition ininterrompue livreauxenquêtes éty- mologiques et de tenter de les rattacher sémantiquement à une origine latine. Elles sont les résultats de mirages éty- mologiques.
Dans des études précédentes nous avons cherché à éta- blir la nature du conflit de serrare-sciER avec serare-FER- MER ■ et de celui de clore avec clouer 2.
Glaudere dans le Midi a pris des acceptions métapho- riques qui l'ont rendu impropre à persister dans sa valeur primitive de fermer. Aussi ce mot n'y est-il nulle part représenté dans les réponses qu'Edmont a reçues à la ques- tion fermez la porte. Toute l'histoire des expressions propres à traduire l'idée de fermer dénote le besoin d'avoir un terme expressif, généralement un dénominal, tiré du
1. Scier dan-» la Gaule romane du sud et de Test. Champion, 1905
2. L'aire clavellus d'après Y Atlas linguistique delà France.
— 12 —
substantif désignant l'appareil au moyen duquel on ferme. La création de mots nouveaux était d'autant plus active que l'idée de fermer est une de celles qui se dilatent, s'hyper- trophient métaphoriquement le plus et dont les représen- tants lexicaux sont par conséquent exposés à une rapide usure.
Glaudere a disparu par dilatation métaphorique(à moins que l'on n'admette pour raison exclusive l'insuffisance de son contact formel avec clavem), serare a disparu par dila- tation métaphorique, fermer a triomphé, parce que le peuple y a vu un dérivé de fer, comme dans verrou *.
Dans le Midi, où l'on a eu et a encore serrare « scier» et où l'on a encore serare « fermer » il existe un verbe serrer qui nous montre le verbe latin serare avec des sens identiques à ceux du français. Nous n'avons pas à examiner ici si les évolutions métaphoriques de serare sont autochtones dans le Midi, comme elles le sont en français — question très épineuse ! Nous nous contentons de cons- tater que serrer, même dans l'aire serer « fermer », a la valeur sémantique du français (Atlas : il me serrait si fort que...).
Nous avons dit que claudere n'apparaissait nulle part dans le Midi à la question fermez la porte, posée par Edmont. Mais il apparaît une fois, une fois seulement, et où on ne l'attendait guère, comme traduction de rentrer dans : un bon temps pour rentrer le regain. Or, le point où apparaît ce singulier claudere est 81 1, précisément l'un des quatre qui ont témoigné de la présence de *commen- quer.
Comment s'explique ce claudere « rentrer » ?
8 ï i est, en bordure, dans l'aire actuelle de serer « fer-
i. Carte excessivement intéressante au point de vue de la contami- nation de types divers et précieuse pour l'histoire de serer-fermer.
nier». Ce serer est le successeur de clore dont nous avons signalé La collision avec clouer et dont nous expli- quons, dans l'aire clavellus, la disparition, en temps que synonyme de « fermer », par une dilatation sémantique incompatible avec le besoin d'avoir un verbe expressif pour énoncer l'idée de « fermer ». Que clore, qui n'a pas cessé partout de vivre, que Ton voit céder peu à peu dans son acception de « fermer », se concentrer dans ses acceptions métaphoriques(>clos, clôture), agonisercommeen français (à huis clos, clore une séance et non pas la fermer) — que ce clore soit sémantiquement ébranlé au point de pouvoir servir à exprimer quelque autre idée, par aventure amenée à sa portée, cela n'a rien d'étonnant à nos yeux '.
Le sujet de 811 aie sentiment que ser(r)er est le syno- nyme de clore. Pour rentrer le regain il veut dire ser- rer le regain, ce qui est juste en français — même nos petits dictionnaires à l'usage des écoles donnent comme exemple de cette acception serrer une récolte — ; mais il ne saurait dire serrer le regain, qui, dans son langage populaire, serait l'équivalent de fermer le regain, puisque notre sujet ressortit à l'aire serer « fermer » 2, il se rabat sur le débilité sémantique qu'est clore, c'est ainsi que hlauré devient l'équivalent de « rentrer ».
On pourra restreindre la valeur de ce renseignement en alléguant qu'il émane d'un seul sujet, — celui qui témoigne en même temps d'un commanquer attesté par d'autres témoignages; — maison ne l'annulera point : pourquoi ce clore n'apparaîtrait-il que là seulement où il est expli- cable ?
i. Comp. bouter « regarder ».
2. C'est un indice qui a sa valeur dans la question, que nous nous sommes posée plus haut, relativement à la présence dans le Midi d'évo- lutions métaphoriques semblables à celles du français.
M
III. — Collision de trabem avec traucum en trau.
M. Jud dans son travail sur poutre j a montré que la disparition du type trabem dans le Midi de la France était due à une collision avec traucum.
Ce fait est rendu évident par le tracé de l'aire actuelle de trabem, qui était un mot en usage dans tout le Midi : nous la voyons partout s'arrêter, comme devant une muraille, à l'aire trauk-lrau. S'il était encore quelque lecteur rebelle à reconnaître la valeur de cette constatation, il suffirait de lui soumettre les deux lignes suivantes, suggestives dans leur laconisme, et que nous extrayons du petit dictionnaire provençal de Lévy :
trau, traite s. m. et f. poutre, solive. trau s. m. trou, ouverture, souterrain.
Notre carte nous paraît mettre mieux en relief que celle de M. Jud l'histoire de leur collision et y apporte quelques modifications auxquelles il sera le premier à souscrire. Le point 711, qu'Edmont a trouvé vivant — d'une vie sans doute bien précaire — dans l'état de collision Qrao ~ trou et poutre), loin de porter préjudice à la thèse de M. Jud, n'en fait que rehausser la vérité par sa situation sur la limite des deux aires ; il ne peut qu'en être de même du point 893 (Hyères), où la présence de trabem est signalée sous une forme avec agglutination de Va de l'article fémi- nin, forme qui l'a préservé de la disparition et qui ne se trouve absolument que là.
La collision de trabem avec traucum a produit les 3 états suivants :
1 . Jud, Poutre, eine sprachgeographische Untersuchung. Tirage à part de Y Archiv Jïtr das St. der neueren Spr. und Lit. Vol. CXX, livrai- son 1/2.
— 15 —
i) trabem a été évincé de tout le territoire trauk-trau,à
l'exception des deux points dont il est question plus haut;
2) traucum a été évincé des aires trabem existant encore en contact immédiat avec celle de trauk-trau ;
3) traucum et trabem ont été tous deux évincés de la langue sous le coup ou la menace de la collision dans une zone qui de l'Océan aux Alpes morcèlent actuellement les aires trabem. L'évincement de traucum y est démontré par la présence à sa place de multiples substituts tels que />/(/;<>, kreb.. (de crepare), goulet, etc., mots évidemment secondaires. On se rappelle ce qui a été dit à cet égard dans notre travail sur clavellus (p. 14) : « Comme par- tout où il y a lutte entre deux mots, il y a sur la scène où se produit la collision des formations nouvelles, des tenta- tives plus ou moins éphémères, plus ou moins réussies faites par la langue pour écarter ou prévenir l'homonymie intolérée ou redoutée. »
S'il n'en est pas ainsi, que l'on nous dise alors pourquoi, allant du midi au nord, on ne pénètre pas directement dans l'aire trou en sortant de celle de trau, puisque trau- cum est aussi bien de la langue du Nord que de celle du Midi, pourquoi traucum disparaît pour reparaître ensuite et pourquoi cette disparition coïncide avec une existence actuelle ou ancienne de trabem > trau, bref pourquoi traucum présente une faille entre Agen et Poitiers, entre Rodez et Guéret, entre Nîmes et Dijon, entre Digne et Mâconet qu'il n'y a aucune solution de continuité lexicale entre Lons-le-Saunier et Liège, Boulogne, Cherbourg, Nantes.
Ces substituts sont bien l'hoirie de traucum, qui dispa- raîtra peu à peu devant l'envahisseur français trou, lequel se trouvera alors (si le bloc méridional trauk-trau attend toutefois cette échéance) confiner à trau « trou », recouvrir
— lé —
la plaie faite par trabem à traucum, effacer ainsi, quand les restes de trabem auront été expulsés par le français, jus- qu'au souvenir de la lutte de ce mot contre traucum et reporter bien plus au sud une limite qui rétablira une jonc- tion de trou avec trau, une limite qui sera un mirage plus mensonger encore que la limite actuelle de l'aire trauk-trau.
Notre conception se heurte cependant à une difficulté : pourquoi trabem qui est devenu trau ne peut-il coexister avec traucum dans l'aire où celui-ci reste trauc (un tràuc = un trou, un trau ou une trau = une poutre) ? La dif- ficulté n'existe que si l'on ne considère le mot que sous la forme telle qu'elle nous est donnée par l'Atlas, c'est-à-dire au singulier seulement et comme mot isolé ou en pause. Elle disparaît devant la constatation qu'au pluriel trauc devait devenir traus et ainsi semblable à celui de trabem, que, d'autre part, le c final devait disparaître dans certaines combinaisons syntaxiques.
Il nous paraît évident que le français littéraire qui a su, beaucoup plus que les parlers populaires, se préserver des suites fâcheuses de l'homonymie et de la mutilation pho- nétique — deux facteurs souvent concomitants — aurait su sauver l'un et l'autre de la disparition et en rendre pos- sible la concomitance. La langue littéraire possède, à côté de la langue parlée, une langue écrite pleine de traditions étymologiques — légitimes ou illégitimes — qui constitue en quelque sorte une autre vie linguistique, tolérant des phonèmes proscrits par la phonétique de la langue parlée, en même temps qu'un réservoir où celle-ci peut se régé- nérer et se prémunir des accidents qui la menacent l.
i . La revivification de consonnes finales disparues est notamment un procédé si fréquent pour régénérer les monosyllabes qu'il a induit en erreur de nombreux savants, qui croyaient avoir affaire à des consonnes remontant directement au latin.
11 nous paraît inutile d'insister sur le fait que le procédé français de
— i7 —
Une langue sans tradition littéraire ne le saurait : elle reste attachée fidèlement aux lois de la phonétique, en doit supporter patiemment la tyrannie et trouver d'autres moyens pour parer aux suites de la mutilation et de l'homonymie.
Pourquoi est-ce traucum qui ici triomphe, pourquoi là trabem, pourquoi ailleurs disparaissent-ils tous deux ? L'existence réelle de toutes les alternatives qui pouvaient être prévues comme résultats d'une collision nous montre que la solution de ces questions n'est pas à rechercher uniquement dans la différence de vitalité des deux mots et de leur aptitude à se trouver des substituts, que d'autres facteurs entrent sans doute en considération et qu'il est prudent de la réserver à un avenir où nous nous serons mieux documentés.
IV. — Le verbe traukà « trouer ».
(Carte I).
Dans ce qui suit, traucare est considéré comme un type latin, trauc + are comme une formation faite d'après le substantif.
revivification formelle des mutilés phonétiques par l'adoption de con- sonnes disparues de l'usage était nécessairement inapplicable dans les pariers non soumis à l'influence directe de la langue littéraire. Si la forme œ « œufs », dans la langue populaire de Paris, fait place a à'f dans deux œufs, p. ex., elle s'est maintenue dans une douzaine d'œufs, deux œufs sur le plat, parce que douzaine (on vend les œufs par douzaine), sur le plat atténuent l'équivoque que peut pro- duire œ dans d'autres cas ou l'effet de sa mutilation, font, en quelque sorte, partie intégrante de la sémantique d'ŒUFS et qu'ils prolongent ainsi la vie de ce mot. Certains pariers provinciaux, par contre, où la même mutilation s'est produite, ont recours à un mot nouveau, à co- con, etc., et en font encore exactement l'usage d'à^en regard d'eé (un cocon, deux cocons; mais une douzaine D'à?).
2
— 18 —
Si traucare était un verbe latin nous devions le trouver sous la forme trauka dans l'aire de c =k et non sous la forme trauga. Il devait se comporter non comme jocare ou locare, mais comme auca et son dérivé qui a le même accent que traucare. C'est en effet trauka que Ion trouve dans l'aire de c = k; la phonétique nous permet d'y admettre l'existence de traucare r.
Mais, si, au nord de la limite de c = k, dans la zone où c se palatalise, nous trouvons régulièrement le type autsa (type sous lequel nous comprenons tous les produits de auca avec c palatalise) et trauka alternant avec trautsa (type sous lequel nous comprenons tous les produits du verbe traucare ou trauc -|- are avec c palatalise), si nous n'y trouvons jamais le C de auca conservé simultanément dans un seul et même parler avec le c palatalise dans trau- care ou trauc + &r6, nous en concluons forcément que dans cette zone de C palatalise nous avons à faire à trauc -f- are et non à traucare, que trauka y est un dénominal, comme trouer, d'après le Dictionnaire général, est un dénominal de trou.
Voici un tableau qui expose clairement ces faits ; nous y avons fait entrer tous les trauka-tr autsa situés au nord de la limite maxima de c = k :
i. Deux parlers duMédoc, 549 et 650, ont trauga, et non trauka. On ne saurait raisonnablement revendiquer pour ces formes limitrophes un type latin particulier (traucare traité comme jocare), alors surtout que ces points ont auka. Il s'agit sans doute d'un accident survenu tar- divement à la consonne entre deux voyelles.
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6n |
624 |
6l2 |
614 |
615 |
608 |
6r7 |
609 |
710 |
705 |
709 |
719 |
805 |
807 |
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866 |
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trouer |
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trifitlià |
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/r,i((/(-,i |
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oie fem. ; oie mâle |
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o\'t ; — |
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qûteyô ; — |
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U'à ; — |
wtis; — |
W ; ; — |
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+ |
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î |
f |
f |
f |
t |
Légende : + = k dans trauc + are et palatal, dans auca. =|= = palatal, dans les deux. 5 = k dans trauc + are, palatal, dans auca, k dans son dérivé, qui est encore moins autochtone que auca.
— r9 —
Traucare aurait dû devenir uniquement trautsa dans la zone au nord de la limite maxima de C = k. Son double traitement, qui exclut une participation régulière à la loi à laquelle obéit auca suppose nécessairement un autre point de départ et celui-ci ne peut être que trauc -\- are. Or, si la phonétique est incapable de reconnaître si le trauka de Faire de c = k est un traucare ou un trauc -|- are, la géographie linguistique vient poser des questions dont elle soumet la solution au simple bon sens : n'étant pas latin au nord de la limite de c = k, à 617, par exemple, sera- t-il latin à 618 ? Parce que la limite de C — & sépare 617 de 618? Parce que la limite de c = k renverse les rapports d'un substantif avec son verbe et les renverse partout, de l'Océan aux Alpes ? Mystérieuse coïncidence d'une loi pho- nétique avec un fait morphologique!
Laissant momentanément de côté tout ce qui s'est pro- duit ou a pu se produire dans l'aire de c = k, nous reve- nons aux faits que nous enseigne la zone septentrionale.
Trauc -+- are y est notre point de départ, nous considé- rons ce type comme une base assurée.
Si, malgré l'invraisemblance d'une chute du c final dans trauc antérieure à la palatalisation du c dans trauka, l'on voulait tenter l'explication du maintien et de la palatali- sation de c dans trauka (trauka et trautsa') par des états chronologiques différents des parlers quant à chacun des deux phénomènes (chute et palatalisation), qu'on veuille démontrer qu'à 609, par exemple, le k de trauka était an- térieur à la palatalisation et l'a par conséquent subie, tan- dis qu'à 617, par exemple, le point immédiatement voisin, le k de trauka était postérieur à la palatalisation et n'y pouvait plus participer, que 705, comparé à 8o5,estdansun rapport inverse, et ainsi de suite sur toute l'étendue orien- tale de la zone, — on établirait une bigarrure de dates
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chronologiques et, d'autre part, une intégrité phonétique qui étonnerait singulièrement dans la patrie de comman- quer « commencer» et de clore « rentrer », où viennent se brouiller et se culbuter les caractères du Nord et ceux du Midi, où l'aire enclose par la ligne maxima et la ligne minima de c = k nous donne le tableau suivant :
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821 serka |
estàt-eyà |
settya |
pîteyâ teyârdjya |
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822 » |
estateà |
» |
peS€yà » |
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810 » |
htàkâ |
» |
pe-ea Uyàrdjyà |
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729 » |
htâUyà |
sekâ |
pestya kàrgà |
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830 » |
htàkà |
seUyà |
pçsttya » |
Toute tentative d'explication conçue sur cette base échoue- rait. Et comment cette explication s'accommoderait-elle avec la présence de trua à 71 1 et 714 (à côté de trao, « trou »), d'une forme évidemment française qui s'explique fort bien dans la thèse que nous allons exposer, avec 711 notam- ment où trao représente et trabem et traucum, c'est-à- dire la collision partout ailleurs intolérable. 711 et 7 14 sont des patois délaissés par la tradition de trauka, qui, dans leur abandon, se replient sur le français; 711 {trau = poutre et trou ; trua = trouver) est le pendant, avec termes renversés, de 616 (krœ et trauka).
Le verbe Irauka, relâché de son substantif trauk qui est devenu trau, ne peut suivre l'évolution à laquelle l'invite instamment la nouvelle forme, ne peut devenir trawa (cf. la création spontanée de klawa « clouer »), car il signifie- rait quoi ? poutrer, c'est-à-dire serait un mot vide de sens, n'ayant donc aucun droit à l'existence . Trauka survit donc, vient s'enrôler dans la catégorie de verbes en., ka, représentés au nord de la limite de c == k par des verbes tels que marquer, manquer, piquer (la faux), etc
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Selon que l'appel, la naturalisation phonétique résultant, dans la zone au nord de la limite de C = k, del'assimilation de la famille des verbes en., tsa, opposée à celle des verbes en., ka, est plus ou moins impératif à l'égard du mot réfu- gié, il en résultera soit la résistance à l'appel, c'est-à-dire le maintien de trauka, soit son entraînement, sa naturalisa- tion, c'est-à-dire trautsa.
Notre raisonnement est basé sur une conception de ces parlers excluant, en ce point de phonétique, toute espèce d'attache directe avec le latin. On ne saurait, en effet, s'ima- giner que la limite dec = k n'ait pas varié depuis l'époque à laquelle remontent les faits à expliquer, que la limite de c = k d'aujourd'hui eût été celle d'hier, que les aires encloses par une limite maxima et une limite minima ne soient point dans un état provisoire et passager, qu'un avenir prochain ne ramène ces deux limites à une seule. Il s'agit dans
trauka
trauka < M
trautsa
non d'une marche phonétique opérée en commun avec des congénères, mais d'une attraction postérieure.
Mais, l'abri que trouve trauka dans la famille des verbes marka, manka, etc., qui eux se maintiennent avec leur k intact et ne sont point entraînés par la puissance assimila- trice de la terminaison verbale., tsa, grâce peut-être au français, mais bien plus probablement à la menace de col- lision avec martsa « marcher», mantsa « mancher », cet abri, dira-t-on, ne devrait être que momentané, ne sau- rait être définitif, puisque trauka est constamment menacé par un dénominal de trau. Pourquoi les parlers ayant trau « trou », qui se sont défaits définitivement de trabem, qui vivent bien éloignés du siège de la collision actuelle,
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qui doivent avoir perdu jusqu'au souvenir d'avoir assisté à cette lutte dans leur voisinage, pourquoi ces parlers ne présentent-ils pas une nouvelle formation traua-trawa, qui serait à l'abri d'une confusion avec un verbe imaginaire tiré de trau < trabem.
C'est que d'autres dangers, d'autres luttes, d'autres colli- sions attendaient le dénominal traua-trawa.
A l'ouest du territoire, il allait à la rencontre d'un trawa équivalent du fr. (en)traver. Ce verbe naît à la vérité, mais le plus souvent il est répudié, précisément à cause du danger de collision qu'il présente. On remarquera, en effet, dans la carte entraver les nombreux points d'interroga- tion qui nous signifient que, dans cette région, Edmont n'a pu obtenir l'équivalent de entraver : ce sont des par- lers en détresse lexicale.
Ailleurs il menaçait de se confondre avec un trawa, pro- duit phonétique du verbe trouver. Comment expliquer autrement que par une menace de collision le fait que trouver soit allé se jeter dans les bras du verbe trapper (attraper à 776)? Trouver est allé phonétiquement à la rencontre de trapper jusqu'à l'étape traba. Cette étape ne figure pas dans l'Atlas, où son absence n'a rien d'étonnant, car elle a dû, par sa parenté formelle avec son aboutisse- ment trapa, être bien éphémère ; mais elle nous est donnée par le dictionnaire de Mistral :
trapa, traba (gascon) attraper, saisir, v. atrapa; trouver, rencontrer, en Languedoc et Dauphiné, v. trouba, et à trouba il nous donne les formes suivantes : trouba, tourba (auv.), trouva (rh.), trueva (a.), troba (b.), traba (g.), trapa (1.).
Ce que nous venons de dire succinctement sur les menaces constantes d'une collision d'un verbe dénominal de trou avec un poutrer, un (en)traver et un trouver, qui
oblige trawa à rester en constante gestation et donne une survie au type trauka, exigerait un gros volume pour être
exposé en détail.
Il faudrait soumettre à un examen rigoureux les cartes très compliquées de jouer, louer, où nous rencontrerions derechef des collisions ou des menaces de collision (avec [UGER et loger) qui bouleversent complètement l'évolution régulière de leurs sons, celles de jeu, chef (tète, bout), drap, etc., qui nous renseigneraient sur le sort des finales comparées à celui du c de tram et nous diraient notam- ment pourquoi nous ne trouvons pas le typetrauta « trouer», les cartes de trouver, ainsi que toutes celles des mots où un v intervocaliqueoubien un a-, né en hiatus, aboutissent au b et produisent l'altération de la voyelle précédente dans traba « trouver », etc., etc., accompagner le tout de nombreuses cartes, d'un véritable atlas.
Nous l'avons tenté, quoique effrayé de voir que la ques- tion abordée nous conduisît aussi loin ; mais nous avons dû constater que notre documentation, malgré tout l'appa- reil critique offert par l'Atlas, était encore insuffisante et aussi que — nous devons l'avouer — nous serions obligé d'exposer des vues par trop contraires aux principes de la phonétique, tels qu'ils sont appliqués de nos jours.
C'est — sauf en un point qui est en bordure (62e) — dans cette zone intermédiaire entre le français du Nord et la langue du Midi, caractérisée par le maintien du c devant a que M. Herzog a trouvé des parlers qui seraient les uniques dépositaires d'un mot disparu de tout le reste de la Romania. Son *commexquer — sauf à 626 — y serait devenu commentsar, le serait devenu sûrement à 807 qui dit otsà pour auca et trtïtsâ pour trauka. Par quelle maille du filet aurait pu passer *commenquer pour échapper à la palatalisation, alors que celle-ci atteint des C latins d'âges aussi divers ?
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Commancluer y échappait comme manquer y échappait, tous deux d'origine française ou censément française : ils ne se sont point affublés d'un masque phonétique qui les auraient apparentés à la famille de « manche » comme mar- quer à « marcher ».
V. — Exaequare et *exaquare.
M. Jud a publié dernièrement dans la Zeitschrift fur rom. Phil., vol. 38, un travail qui ne peut manquer d'avoir une grande influence sur la marche de nos études. L'application de sa méthode à tout le vaste domaine de la Romania et aux régions avoisinantes promet des résultats d'une portée bien plus grande que ceux que nous cher- chons à obtenir en nous basant uniquement sur les maté- riaux contenus dans l'Atlas. La richesse de son butin scien- tifique est telle qu'il n'a pu nous le détailler : chacun des mots qu'il fait défiler devant nos yeux exigerait une étude à part.
Un détail documentaire qui lui est resté inconnu, puis- qu'il n'a pas été publié, nous fait entrevoir la possibilité de compléter sa conception des Reliktworter.
Par l'exemple eichen ou aichen « étalonner » (< exae- quare), nous voudrions montrer que l'abandon en roman de mots existant encore actuellement en pays germanique est souvent dû à des tares lexicales ayant affecté unique- ment le roman, postérieurement à leur introduction en pays allemand.
Nous aurions volontiers appelé « erratiques » ces mots, si la géologie, qui a fait de ce terme un usage si caractéris- tique, n'avait été devancée par d'autres sciences qui ont attribué à ce terme une valeur tout autre.
- 25 —
i. Exaequare et *exaquare en latin.
Du mot aqua le latin n'avait que le verbe adaquare qui signifiât « arroser». Ni *aquare, ni *exaquare n'existaient. Aquaria sans doute empêché *aquare de naître : les langues romanes nous font entrevoir celui-ci comme étant en puis- sance.
D'aequum le latin avait aequare, exaequare, adaequare.
Si la Gaule a pour « arroser » ou des sens dérivant de aqua: adaquare, *aquare, *exaquare, il n'y a aucune raison pour ne pas admettre que les formes remontant phonétiquement à adaquare ne soientles héritières directes du latin, tandis que les autres sont de formation romane et postérieures à aequare, exaequare, qui existaient ou existent encore en Gaule romane à côté de adaequare. Adaquare pouvait coexister avec adaequare là où les voyelles protoniques a et ae étaient traitées différem- ment.
2. Aequare, *aquare, exaequare, *exaquare d'après les Dict. de Mistral et de Godefroy.
Si exaequare et *exaquare ont coexisté autrefois dans le Midi de la France, où la phonétique autorisait une coexis- tence, ils n'ont pas tardé à se confondre, comme nous verrons qu'ils se sont confondus dans le Nord .
En effet, le dictionnaire de Mistral contient deux eiga et deux eissaga et les deux sens que renferme chacun de ces deux mots s'enchevêtrent dételle façon que l'on est souvent bien embarrassé de préciser si Ton se trouve en présence d'un aequare ou d'un *aquare, d'un exaequare ou d'un *exa- quare.
— 2é —
Ever la table peut signifier aussi bien la « mettre » (aequare)que l'« arroser, y répandre de l'eau » (*aquare) — par accident, lorsqu'elle est « mise » (évée).
Essever Une futaille, est-ce « remettre en place » les douves (aequare) ou est-ce la « tremper » (*aquare) ?
Ever le linge, c'est en Suisse l'« étendre » pour le sécher (aequare), plus au sud ce pourrait être le « mouil- ler » (*aquare).
Et cependant la coexistence de *aquare, *exaquare à côté de aequare, exaequare était phonétiquement possible dans la majeure partie du Midi de la France. Il faut donc que la pression des dérivés d'aqua ait été bien forte sur les dérivés d'aequus, de ce mutilé phonétique, de cet homonyme d'equus.
Le vieux-français possède deux essever, dont l'un remonte manifestement à exaequare (Godefroy : essever, exiguer) ; il est très peu attesté comparativement à l'autre essever. Le substantif verbal essief l'est, par contre, davan- tage, ainsi que le verbe essiever reposant sur les formes fortes du verbe.
L'autre essever remonte manifestement à un *exaquare (nous allons voir tout à l'heure quel cas nous devons faire de ce type latin). Il est beaucoup plus souvent attesté que le premier et a produit de nombreux dérivés.
Si, dans le Midi, une coexistence d*exaquare avec exae- quare était phonétiquement possible, dans le Nord elle ne l'était pas.
Le type *exaquare ne pouvait réaliser sa forme française qui devait se heurter à celle d'exaequare, verbe de signifi- cation toute différente. En cas de collision, les deux verbes *exaquare et exaequare devaient, semble-t-il, être rejetés comme désormais impropres, à cause de la confusion des deux sens. Il pouvait cependant se produire une circon-
— *7 -
stance heureuse qui permit la concomitance des deux : exaequare devenait essever ; mais les formes fortes étaient essiey..., ces formes pouvaient triompher des formes faibles et produire un verbe essiever, comme elles ont donné naissance au subst. essief. Dans l'extrême nord de la France, en picard principalement, les infinitifs reposant sur les formes fortes sont, en effet, nombreux : treuver, preu- ver, proler', etc. Un *exaquare, ou plutôt un dérivé de ex -f- EVE pouvait se produire après la naissance d'ESSiE-
VER.
Mais, outre que les formes fortes n'ont pu prévaloir que tardivement et dans une région restreinte, cette hypothèse, permettant de concevoir la coexistence de exaequare avec *exaquare et que nous devions cependant examiner à cause de l'importance des attestations d'ESSiEVER, n'a plus aucune valeur auprès des considérations suivantes, qui excluent une attraction d'aqua de la part d'ESSiEVER (verbe fort).
La naissance d'un essever implique celle d'un ever (*aquare), sans lequel il ne pourrait avoir les significations qu'il présente dans Godefroy (« écouler, vider, dessécher, etc. »). Avons-nous, parallèlement aux deux essever, deux ever, dans le nord de la France, l'un issu d'aequare, l'autre d'*aquare ? Seul, le premier existe indubitablement et signifie « égaliser , comparer, aplanir, raboter » ; l'autre n'existe pas, alors que, comme dérivé d'aqua, on pourrait s'attendre à le voir affluer.
Dès qu'aqua est parvenu à une forme où le v s'est voca- lisé, il a perdu de son aptitude à former un verbe : pour en former un, il devrait recourir à quelque son consonan- tique, se faire aider par l'analogie de quelqu'autre verbe. Là où il a conservé sa consonne v ou une semi-consonne
i. Si proler n'existe plus de nos jours — ce qui est possible — il se trouve encore dans les Lettres picardes de Gosseu.
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w, on le voit former un verbe, qui témoigne qu'*aquare est toujours en puissance. C'est ainsi que le point 192 a rewï, rêver dans le sens d'« arroser », que, dans le Midi, à l'est du Rhône, ladaquare « arroser », qui s'est bien conservé à l'ouest dans une aire comprenant 4 ou 5 dépar- tements, est remplacé par *aquare « arroser, irriguer». Cet *aquare est né là où il n'était plus contrarié ou suffi- samment contrarié paraequare.
Si ever « égaliser, comparer, aplanir, raboter » dans le nord de la France a tenu bon contre *ever « répandre de l'eau » de façon à interdire à celui-ci Paccès dans la langue, pourquoi essever « étalonner » n'a-t-il pas tenu contre essever, dérivé d'aqua ?
C'est que, si EVER-*aquare était sans aucun rapport sémantique avec EVER-aequare, il n'en était pas de même des deux essever.
Loin d'être un obstacle à la naissance d'ESSEVER « *exa- quare »? essever « étalonner » l'a, au contraire évoquée, sans qu'il y eût besoin d'une existence collatérale d'EVER : l'étalonnage pour les liquides, qui s'opère par un transva- sement d'eau, a été considéré comme — pardon du barba- risme — une "exaquatio, au lieu d'être une exaequatio. Il fallait qu'il y eût un essever pour que naquît un autre essever, qui n'est pas *exaquare mais exaequare influencé par aqua.
Essever est à comparer avec clavar. Dans notre étude sur clavellus nous avons parlé d'un *clavare en puissance, qui, réalisé, devait avoir le sens de « clouer » ; mais sa réalisation était combattue par un clavare existant et signi- fiant « fermera clef ». Supposons un instant qu'il y eût entre « fermer à clef » et « clouer » un pont sémantique, pareil à celui qui existe entr'ESSEVER-exaequare et essever- *exaquare : le verbe *clavare eût signifié «fermera clef»
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et « clouer ». Cette confusion des «jeux sens existe réel- lement, et nous avons montré de quelle manière, en géné- ral, la langue a réussi à s'y soustraire grâce à la présence de parlers directeurs qui, en Gascogne, sont ou ont été ce que la langue littéraire est à l'égard des parlers du Nord. La succession des faits en gascon est exactement la contre- partie de ceux qui se sont produits en latin: clavare, en latin, signifiait « clouer » et ne pouvait signifier « fermer à clef » (claudere) ; en gascon, clavar signifie « fermer à clef » et ne pouvait aboutir à « clouer » ou n'y aboutissait que par surprise, pour ainsi dire, et ce clavar ne répond pas plus à un *clavare latin que, plus haut, essever à un *exa- quare.
Nous pouvons résumerainsil'historiqued'ESSEVER- exae- quare :
Dèsqu'aqua se refléta dans essever, c'est-à-dire dès l'é- poque où ae et a s'étaient réunis en e, essever- exaequare fut menacé dans son existence, mais il ne le fut pas dans une plus forte mesure qu'EVER -aequare. Comme ever a échappé à l'emprise d'*aquare, essever aurait échappé à l'emprise d'*exaquare, s'il n'avait eu dans sa défense sémantique un point faible par où aqua pouvait pénétrer (I'essevement par l'eau). Grâce à la complicité du préfixe ex, un nouvel essever naît qui parla puissance du rayon- nement sémantique d'aqua détruit le premier. Tant qu'aqua, sous sa forme eve, se reflète dans essever, celui-ci persiste dans la langue ; mais dès qu'EVE a vocalisé son v, essever reste sans soutien, le préfixe ex sans raison d'être, essever cède la place à des mots plus représentatifs.
Par un heureux hasard, nous sommes à même, ainsi que nous l'avons dit au début de cet article, de fournir un renseignement qui concorde parfaitement avec l'historique d*exaquare et dexaequare tel qu'il a été exposé ci-dessus.
3û
3. Exaequare et *exaquare dans le Val d'Annïviers.
Dans le parler de Vissoie, que nous avons recueilli il y a plus de 20 ans, Yè-eèvyo est la portion bien délimitée du pâturage où les consorts ou copropriétaires d'un alpage font paître leurs vaches laitières le jour où l'on « mesure » le lait. La quantité de lait fournie ce jour-là par la vache ou les vaches de chaque propriétaire sert de base unique, d'éta- lon, pour toute la saison d'été, dans le partage du « fruit » (des produits du lait) qui se fait à l'alpage le jour où les bergers ' redescendent dans la vallée : è-eèvyo est donc un dérivé du verbe roman issu de exaequare.
Le %pr d èeèvwa n'est pas le jour du mesurage du lait, de l'étalonnage, le jour où l'on met les vaches à Yètèvyo, le jour où l'on essieve. C'est le jour qui précède celui du mesurage (jor dû mèjitra), c'est celui où a lieu la traite en quelque sorte officielle des vaches, où l'on esseve2. Chaque propriétaire trait sa vache lui-même ; un contrôleur (rê- blêteyô*) est chargé de s'assurer que la traite a été complète-
1. Les bergers ne portent pas le nom d'« armaillis » comme ceux de la Gruyère. Uarmèii d'Anniviers — cette forme correspond exacte- ment à « armailli » — est la boucle en fer à laquelle on attache les mulets. Il en résulte quanimaliarius ne saurait être considéré comme un mot latin ayant existé en Suisse : c'est un dérivé du mot roman re- montant à animalia.
2. aqua est à Vissoie èyVwé, d'après notre transcription, éwè d'après celle d'Edmont. Cette différence répond probablement à un état réel du langage ; notre transcription est celle du mot isolé, celle d'Edmont est extraite de combinaisons syntaxiques. D'ailleurs, le parler de Vissoie, comme tous les parlers, varie quelque peu selon les sujets : nous avons pu nous en persuader nous-même.
3. Bletti (rendre blet » ? puis « traire ») est un des sucesseurs de mulgere, dont l'existence est devenue impossible à cause de sa colli- sion avecmolere. Voir nos Mël. degéogr. ling., p. 10.
— ci- ment effectuée et peut faire condamner à une amende le propriétaire qui aurait laissé dans le pis de sa vache un excédent d'une dènèryà (3 décil. à peu près). De ces consta- tations nous concluons ce qui suit :
Le parler de Yissoie a conservé exaequare avec le sens qu'il a en allemand ; mais, sans que la présence de *exa- quare v soit autrement attestée, exaequare, sous l'in- fluence de aqua, glisse sémantiquement dans un *exaquare imaginaire, sans entraîner dans son glissement le substan- tif dérivé de exaequare, celui-ci étant resté à l'abri de l'influence d'aqua. Il s'ensuit que « le jour où l'on exae- quat » est devenu le jour où l'on *exaquat, mais que l'exaequatio a lieu le jour suivant l'*exaquatio.
Si l'on n'admet pas cette façon de voir, il ne s'en pré- sente à l'esprit qu'une autre, et une seule : « *exaquare et exaequare ont existé tous deux à Vissoie et le premier a désigné l'opération préliminaire (« tarir la vache »), faite en vue de celle qui a lieu le lendemain pour l'exaequatio (« le mesurage »). L'*exaquatio de la veille serait suivie d'une axaequatio du lendemain.
Cette explication a été rejetée dans l'exposé qui précède, parce qu'un *exaquare impliquait la présence d'un *aquare.
A plus forte raison la rejetterons- nous ici puisque, dans le Valais, ever existe comme forme et comme sens d'ae- quare et qu *aquare n'y a pas sa raison d'être, étant donné que le Valais a conservé la forme parfaitement populaire d'irrigare dans le sensd'« arroser, irriguer » (erdyê).
Les départements alpins, par contre, ainsi que la région italienne de l'Atlas ont *aquare « irriguer, arroser », sans doute parce qu'aequare y a disparu ou est dans un état excluant toute résistance sérieuse à l'éclosion d'*aquare ').
1. L'Atlas ne nous renseignant pas sur le sort d'aequare, nous ne pouvons aborder la question très intéressante que soulève la forme EN- VER, signalée par M. Jud, et qui se trouve aussi dans les parlers italiens.
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Si à Vissoie essèver (exaequare), par un mirage étymo- logique populaire, est devenu l'équivalent d'*exaquare, ce mirage s'explique non seulement par la puissance évoca- trice d'*aquare, mais peut-être aussi par sa présence réelle dans le voisinage immédiat de Vissoie. Il est vrai que les vallées valaisannes sont séparées des vallées italiennes, comme aussi des vallées savoyardes, par de hautes chaînes de montagnes; mais celles-ci ne sont pas davantage des obstacles à une évolution linguistique commune que ne le seraient ailleurs de simples ruisseaux.
(Voir, p. ex., le tracé de la limite .. are >> e).
VI. — Bouter et mettre. (Cartes II et III).
i. Constitution et lecture des cartes.
La carte II est dressée d'après la carte 847 de l'Atlas j'ai mis un verrou. Les points laissés en blanc ont mis.
On y a tenu compte de toutes les doubles formes qu'elle renferme, soit que celles-ci aient été données librement par le sujet, soit qu'elles aient été le résultat d'une seconde interrogation de la part d'Edmont. Dans ce dernier cas, la carte 847 de l'Atlas les donne entre crochets. Ainsi, Edmont a demandé d'abord j'ai mis un verrou, puis (je l'ai) mis, mise, afin d'obtenir plus particulièrement la forme féminine du participe passé, et, treize fois elle est bien mise dans le sens de elle est bien vêtue.
La carte III reproduit la présence de bouter d'après la carte II et les cas de coexistence de bouter avec mettre et
METTER.
Elle complète la carte II en y ajoutant :
1) les renseignements fournis par la demi-carte mettre
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de l'Atlas, B 1627, quand ils contredisent ou paraissent contredire ceux de la carte 847 ;
2) les renseignements que nous fournissent d'autres cartes de l'Atlas dont on trouvera la nomenclature dans la Table (y. boutkr). Ces cartes n'augmentent l'étendue de bouter que de quelques points dans le voisinage immédiat de ceux où la carte II le signale. Comme elles sont assez nom- breuses, elles nous permettent de croire que les cartes I et
II retracent assez fidèlement les contours de Taire bouter « mettre » à l'époque où Edmont a fait son relevé, et elles posent quelques jalons dans le rayonnement sémantique de bouter et de ses concurrents (bouter ses chaussures, se bouter au perchoir, se bouter en fleurs (fleurir), se bouter perdre (se gâter), bouter dedans (rentrer quelque chose), se bouter les mains noires (noircir), se bouter à l'abri, bouter de côté (épargner), bouter le verrou (verrouiller), bouter loin(épamprer), bouter hors(ôter), bouteraprès (exciter un chien), bouter en bas les noix, bouter en couleur (peindre), se bouter à genoux, bouter (poser). Ces jalons nous auto- risent à admettre une équivalence sémantique à peu près complète entre bouter et mettre-metter dans la région dont nous allons nous occuper spécialement. Il est évident que toutes les divergences enregistrées dans cette carte II auraient pu disparaître, si Edmont avait voulu pousser à fond l'interrogation et provoquer partout plus d'une réponse. Le relevé en serait-il plus vivant et plus vrai ? Enfin la carte
III ajoute :
3) les valeurs sémantiques de bouter autres que celle de « mettre » .
Un tableau synoptique fait suite aux cartes et résume les faits que nous croyons avoir acquis.
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2. Bouter « mettre » et bouter dérivé de bout.
Le verbe bouter « mettre » a été extrêmement répandu dans la Gaule romane; partout il est à la veille de dispa- raître : déjà nos dictionnaires le signalent comme vieilli, les écrivains et les journalistes tentent parfois de lui redonner la vie l, à la vérité il n'existe plus, dans la langue usuelle, que dans des dérivés ou des composés (débouter, rebouteur, bouton, bouture, boute-en-train, etc., etc.), qui par leur nombre témoignent encore de sa grande extension.
En produisant le substantif bout il s'est créé un ennemi. Bout est un mot d'une grande exubérance sémantique2 : il a produit, de son côté, un verbe neutre bouter ayant de nombreuses significations et notamment celle du français aboutir. Bouter primitif et bouter dérivé de bout pa- raissent coexister dans des parlers où ils sont soit formellement identiques, soit distincts selon que le primitif remontait à une forme faible ou forte.
De la ramification lexicale d'un primitif il ne peut résul- ter pour ce dernier qu'un accroissement de vitalité, si sémantiquement elle y reste attachée ; mais si le rameau se crée une individualité sémantique nettement caractérisée, il peut en résulter pour le primitif une concurrence qui
t. Par une coïncidence singulière, nous trouvons aujourd'hui même dans le Journal (10 avril 1915) un exemple de ce bouter que le souve- nir de Jeanne d'Arc fait revivre. On verra que l'auteur en fait, impro- prement, un dérivé du subst. :
« Parbleu, Monsieur, ce qu'il nous faudrait c'est une seconde Jeanne d'Arc, pour bouter ces mufles-là ! — Qu'est-ce que ça veut dire, bouter ? demande très simplement la femme de l'épicier en gros... — Vieux langage, Madame. Ça veut dire lesf.. dehors ! ».
2. Il est, dans le Midi, l'un des successeurs du mutilé-homonyme ka « kat < kap = chef).
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peut entraîner sa disparition, surtout si son existence est en outre menacée par quelque collatéral sémantique plus repré- sentatif, ce que sont notamment les verbes dénominaux.
Quand afficher, verbe à sémantique autrefois variée, eut créé affiche « placard » ne fut-il pas comme tenu en laisse par ce substantif qui ne lui permet plus aucun écart hors de son rayonnement métaphorique? Que deviendrait traîner, si le substantif train, dans ses multiples accep- tions, allait de toutes former un verbe dénominal ?
La création d'un dénominal de bout n'a-t-elle pas causé chez le primitif bouter une tare suffisante pour qu'il se laissât peu à peu évincer par les verbes plus représentatifs avec lesquels il voisinait, tels que mettre, ficher, planter, placer, foutre, etc. ? C'est possible; mais cette raison, ainsi qu'on va le voir, ne peut être la principale. Nous ne pouvons en aborder l'examen, puisque bouter dénominal ne figure point dans l'Atlas et que bouter « mettre » n'y est qu'une réponse à la question mettre.
3. Bouter > boutre.
Il est certain que bouter et mettre ont existé partout dans la Gaule romane avec des sens primitivement distincts. Leur présence simultanée est attestée et par les textes et par les nombreux dérivés, partout populaires, de bouter. La forme boutre n'est que très peu représentée dans l'Atlas (on verra plus loin pourquoi); mais les lexiques régionaux en attestent l'existence très répandue et tout particulière- ment dans les régions où nous constatons aujourd'hui le part. pass. mis. Sans nous attarder à en accumuler ici les témoignages, nous renvoyons au mot *bautan du dict. étym. de Meyer-Lûbke.
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Ce n'est pas sous l'influence de mettre que bouter est devenu boutre :
i) Il faut une puissance analogique très grande pour qu'un verbe delà 3e conj. déclasse un verbe de la ire. C'est bou- ter, au contraire, qui a influencé mettre et en a fait met- ter. La possibilité d'une analogie inverse de cette dernière est infime, si on l'oppose à celle que nous allons tout à l'heure indiquer.
2) Dans notre carte, le part, passé faible mettu est abso- lument subordonné à la présence de bouter, au même degré que l'est mette. La Wallonie, qui paraît faire excep- tion, est au contraire une confirmation de notre explication. Bouté,, boutu, mettu, mette sont enchevêtrés les uns dans les autres et offrent le tableau d'une aire où luttent encore les concurrents lexicaux en présence. Pour plus de brièveté, nous la désignerons dorénavant du nom d'« aire du con- flit ». Elle est comme coincée entre une grande aire septen- trionale, d'une part, et une aire méridionale, d'autre part, qui ont toutes deux mis et représentent soit des territoires où la lutte de bouter-mettre n'a pas eu lieu, soit des ter- ritoires où la lutte est terminée et a eu une issue favorable à mis. Nous verrons à l'instant à laquelle de ces deux hypo- thèses nous devons nous rallier.
Supposer que ce soit un hasard qui ait mis en contact géographique mettu, mette, boutu avec bouter est une hérésie géographique, en même temps qu'un défi au sens commun. Il ne nous est jamais venu à l'esprit d'examiner des solutions autres que celles qui aient pour base leur ordonnance géographique.
Longtemps nous nous sommes attardé à considérer mette comme un triomphe de bouter sur mettre plus complet que mettu vis-à-vis de mis, lequel mettu n'aurait été, en quelque sorte, qu'un ébranlement causé par bouter. Mais
y /
outre que cette hypothèse était contredite par l'état wallon et ne s'accommodait guère avec la forme boutu de 824, elle nous paraissait spécieuse et ne nous satisfaisait pas.
Si mettre n'a pu produire le déclassement de bouter (> boutre), un autre verbe, un autre concurrent séman- tique, qui a donné la preuve d'une puissance analogique plus grande que celle qui était nécessaire pour produire boutre de bouter, et qui formellement ressemblait à ce dernier beaucoup plus que mettre, l'a fait : c'est foutre.
En effet, foutre a exercé son influence sur un autre con- current sémantique qui était, comme bouter, un verbe de la ire conj., sur ficher dont il a fait fiche, un infinitif qui n'a pas son analogue dans la 3e conjugaison _et qu'aucun verbe autre que foutre n'a pu créer. Ficher et fiche sont en constant conflit : il m'a fiché des coups ou il m'a
FICHU DES COUPS ; IL S'EST FICHÉ DE MOI OU il s'eST FICHU
de moi ; va te faire fiche, mais non VA TE faire ficher ; c'est une fichue affaire, mais non c'est une fichée affaire.
Foutre a été et est encore d'un usage très répandu dans tout le domaine gallo-roman. Son élasticité sémantique était même bien plus grande que celle de bouter, de mettre, de ficher. Mais, qu'il soit dépouillé ou non de la signification malséante qu'il avait primitivement, il con- tinue à supporter partout la conséquence de sa tare origi- nelle. Il est honni à tel point que les lexicographes l'excluent de leurs dictionnaires. Si l'Atlas semble le montrer banni des parlers populaires où il foisonne — n'oublions pas qu'il n'a pas été évoqué directement — en réalité, il ne l'est, d'un tacite accord, que de la langue des sujets qu'a interrogés Edmont. L'Atlas ne l'a point dans les cartes mettre, alors qu'il pourrait figurer partout, et il n'apparaît que par-ci par-
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là dans d'autres cartes qui témoignent de son expansion et de sa vogue (f.. des œufs, f.. la peur, se f.. bas) ',
Il a été remplacé dans le bon usage patois par mettre. Ce remplacement n'était, à la vérité, souvent qu'un rétablis- sement de mettre dans ses droits momentanément suspen- dus par foutre; mais il y a lieu de croire que le français littéraire dont l'influence s'était forcément accrue, a joué un rôle dans l'uniformité de l'aire mis, où, ainsi que nous allons le voir, nous nous attendions à trouver quelques mettu, au moins là où lesparlers populaires jouissent encore de quelque indépendance.
C'est donc sur le modèle de foutre-foutu qu'est né boutre-boutu. Ce boutre-boutu apparaît encore au point 824, dans une situation géographique bien conforme à sa nature, à la limite de l'« aire du conflit» et de celle dont il va être parlé plus loin ; il apparaît aussi en Wallonie , au point 193, où la carte vomir nous le révèle. C'est ce boutre- boutu qui a donné à mettre le part, passé mettu et qui fait naître celui-ci comme à l'abri d'un bouter dont la pré- sence est nécessaire, ne le fait naître que là : de là la cohé- rence et l'enchevêtrement des aires bouté, boutu, mettu, mette, de là, en Wallonie, la présence de mettu.
Mais, nous objectera-t-on, le type boutre, créateur de mettu, est bien isolé, bien peu en rapport avec l'étendue des aires mettu. A cette objection nous répondons : la présence de boutre dans l'Atlas d'aujourd'hui est bien loin
1 . Il ne faut pas oublier que son action analogique se produisait notamment aussi dans des régions où l'on disait au passé déf. je foutis, je boutis, ce qui rend le contact des deux verbes encore plus étroit.
Les Suisses allemands, dans le voisinage de la frontière linguistique, en emploient le part, passé couramment, soit sous la forme jîttu-juti, soit sous la forme moins vulgaire jute (« perdu, crevé ») photogra- phier (va te faire photographier) est un masque de foutre, comme
TONNEAU de TONNERRE !
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de répondre à son extension d'hier, ainsi que le prouvent les nombreux lexiques régionaux où il figure, ainsi que le signale Mever-Lùbke et dans sa Grammaire et dans son Dictionnaire, et le signale notamment dans l'aire où l'Atlas n'enregistre que le part, passé mis.
Boutre a disparu en même temps que foutre qui l'a créé, il a été impliqué dans la même proscription, il lui ressemblait à tel point que, complice inconscient, il a subi le sort du mot foutre qu'une tare originelle condamnait.
La simple reproduction d'une remarque que fait Mistral au mot foutre nous dispense d'une longue argumentation :
« Au lieu defoutreon dit souvent par euphémisme contre, fourre, fou ire, foundre, foumbre, toundre, soustre, fauche, fiche, fitre, ficre, fourra, fitra, ficha. »
Voilà bien le résultat de la collaboration de foutre, ficher, fourrer et de combien d'autres encore. Si Mistral n'ajoute pas boutre à son énumération, c'est qu'il lui fait une place à part dans l'article bouta, qui représente le fran- çais bouter, mettre et foutre
« bouta, boutre (1. m.), bueta (a.), beta (for. d.) bita (Velay), v. fr. bouter. »
Mais alors, poursuivra-t-on, ce boutre qui a existé, selon vous, dans l'aire mis a dû produire mettu. Nous le pensons aussi. Mais ce mettu a disparu lors de la proscrip- tion de foutre qui couvrait sémantiquement mettre, pros- cription qui, sinon toujours du moins souvent, amenait le met tre-mis de la langue littéraire. Que le mis de notre carte ne soit pas partout d'essence populaire, ne le soit peut- être nulle part ailleurs qu'à Paris, il n'y a rien là qui nous étonne1.
i . De la matière lexicale latine des patois, nous faisons quatre parts : i) mots patois de forme et de sens, 2) » » ayant partiellement une sémantique française,
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Que les textes originaires de notre aire mis révèlent de nombreux mettu, nous n'en doutons pas; mais nous ne saurions nous livrer à des recherches qui sortent de notre cadre d'informations, dans lequel nous nous renfermons autant que possible.
Dans l'aire mis, signalée comme ayant été aussi celle de boutre, nous ne pourrions reconnaître dans d'éventuels mettu une analogie provenant directement de foutre (sans l'intermédiaire de boutre) : s'il n'y a pas de diffi- culté à admettre la sujétion d'un verbe vis-à-vis d'un autre qui n'a avec lui qu'une attache sémantique, par contre, notre « aire du conflit » nous enseigne que c'est uniquement par l'intermédiaire boutre que foutre a agi analogique- ment SUr METTRE.
Nous négligeons d'examiner sérieusement si un mettu pouvait naître sous une influence générale des verbes en ..re ayant un part, passé faible, tels que battre, puisqu'ici encore nous avons à opposer à cette conception la dépen- dance géographique de mettu vis-à-vis de bouter dans notre « aire du conflit » et de boutre en Wallonie et à 824.
La conception d'une influence générale, attribuée à une classe entière de verbes, nous paraît étrange. S'il était besoin d'établir que toute tentative d'une explication faite dans ce sens serait vaine à l'égard de mettu, il suffirait de comparer comment se comporte le part, passé pris vis-à-vis de rendu : c'est à peine si l'on réussirait à trouver deux points où nous aurions la coïncidence de l'action analogique, et cepen- dant prendre et rendre sont, on l'avouera, aussi appa-
3) mots français non assimilés phonétiquement ou imparfaitement assimilés,
4) mots français phonétiquement assimilés.
Nous savons que ces quatre parts y sont dans des proportions très variables, mais nous ne pouvons dire laquelle est la plus considérable.
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rentes grammaticalement et formellement que mettre et battre ou quelqu'autre verbe de la 3e conjugaison.
4. Bouter et metter.
Si foutre n'a pas agi analogiquement sur mettre sans l'intermédiaire de boutre, s'il n'a pu déclasser mettre, par contre bouter, verbe de la ire conj. en ..er, a déclassé mettre et en a fait metter.
La situation géographique de metter nous montre que bouter ne pouvait avoir d'action analogique sans la com- plicité de la phonétique — nouvelle preuve que mettre était bien incapable de produire boutre. —
En effet, bouter ayant été partout en concurrence avec mettre, si la relation sémantique eût été suffisante pour produire le déclassement, metter pourrait se trouver par- tout dans l'« aire du conflit ». Cela n'est pas : comme mettu ne se trouve que cohérent avec bouter et boutre, mette est cohérent avec bouter ; la complicité phonétique, où existe metter, consiste en un rapprochement de bouter, qui, d'abord dans ses formes faibles puis dans toutes, réduit son radical jusqu'à b(et); b(e)tez, par exemple, se trouvait opposé à m(e)tez ; la condition phonétique nécessaire à la contamination n'existait qu'à l'est de notre « aire du con- flit », aussi la contamination n'existe-t-elle qu'à l'est.
Dans la partie orientale de 1' « aire du conflit », la créa- tion metter a protégé bouter du contact délétère avec foutre, qui aurait produit boutre et sa suite.
Dans la partie occidentale, l'aire bouter, déjà percée de part en part par le produit de boutre (c.-à-d. mettu), reste à la merci de foutre, si toutefois ce mot possède encore les conditions voulues, c'est-à-dire sa vitalité ancienne non
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entravée par le bon usage et par sa tare qui entraîne la chute de boutre. Nous pourrions alors prévoir pour r« aire du conflit », dans un avenir qui précéderait son immersion sous les flots de mis du Nord et du Sud, une division en deux aires contiguës :
METTRE-METTU OU MIS, à l'Ouest METTER-METTÉ, à l'Est
avec exclusion dans les deux de bouter, qui aurait bien de la peine à résister à l'envahissement de metter et la menace venant de l'influence du concurrent mettre.
Bouter, le dérivé du subst. bout (voir ci-dessus 2), les dérivés et composés de bouter primitif peuvent, bien entendu, survivre à ce dernier, lorsqu'ils sont à l'abri de l'action analogique de foutre.
Nous ne nous dissimulons pas les lacunes que présentent nos informations. Nous aurions voulu pouvoir établirexacte- ment la sémantique de chacun des mots en conflit, recher- cher notamment jusqu'à quel point mettre, à sa sortie hors du conflit avec bouter et foutre, au moment- où il réoc- cupe des postes qui lui avaient été enlevés est un mettre autochtone ou un mettre littéraire.
L'Atlas ne saurait nous renseigner à cet égard : non seu- lement la carte j'ai mis un verrou ne représente qu'une faible.part sémantique de mettre, mais les secondes formes sont des réponses qui n'ont pas été provoquées ou ne l'ont pas été partout x.
Toutes les possibilités de concomitance sont représen- tées dans notre carte. Nous n'y trouvons aucun mélange qui ne puisse s'expliquer par le contact des patois entr'eux.
1. Celles qui ont été provoquées sont, selon notre coutume, mises entre crochets .
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Les points de la Dordogne où un bouté se rencontre avec un mettu qui, d'après nous, repose sur un boutu — ex- cluant bouté — , lequel boutu repose lui-même sur un foutu — excluant bouté — ne paraissent pas exiger d'autre explication que 684 qui a fiché et mettu> ou 958 qui a mette et mettu, ces deux derniers points étant à la limite d'aires.
Cette concomitance de mots, cette réunion de toutes les possibilités de mélange, qui ne peut être l'œuvre d'une sé- mantique variée de verbes en concurrence sont précieuses pour la compréhension de la carte. Elles confirment que mettu, par sa situation géographique, est un tributaire de bouter, que ce tributaire est encore en constante relation avec bouter (bouté dans l'aire mettu). Cette constante relation paraît nécessaire à son maintien.
Notre carte nous met en présence de deux aires envahis- santes de mis : celle du Nord qui a perdu de nombreux mettu ' sous une influence littéraire, survenue à une époque récente où foutre et boutre, parleur proscription, avaient cessé de l'appuyer, et celle du Midi qui est également le résultat d'un nivellement, sinon d'origine littéraire, tout au moins dialectale. Toutes deux, avançant l'une vers le Midi, l'autrevers le Nord 2, viennent se rejoindre en pleine « aire du conflit », où seule la présence de bouter leur offre encore quelque résistance.
L'Atlas était condamné au procédé consistant à demander l'équivalent patois du mot français. Ce procédé est évi- demment défectueux, puisqu'il ne saurait y avoir confor- mité sémantique complète entre un mot français et un
1 . Cela ressort de la situation géographique des mettu qui y sont restés.
2. Voiries points 713, 716, 728, 729.
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mot patois. Souvent, de sa propre initiative, Edmont nous donne des notes qui atténuent quelque peu la gravité de la défectuosité du procédé.
Dans la carte j'ai mis un verrou, il a demandé séparément mis, mise : nous avons utilisé dans la nôtre ces indications secondaires. En 13 points il a eu la curiosité — bien légi- time — de s'informer si l'équivalent de mis, mise était em- ployé dans le sens de vêtu, vêtue (« il est bien mis »). Mis-vêtu témoigne d'un écart sémantique considérable (mettre un habit > je suis mis), écart qui ne saurait être un fait jaillissant spontanément dans une vaste aire et où il ne s'expliquerait que par une invasion.
Voici comment se comporte mis-vêtu en regard de j'ai
MIS UN VERROU :
une fois il est mis dans mettu,
quatre fois » » dans bouté,
trois fois » » dans mette ; mis-vêtu est français et ne s'assimile pas aux formes du part, passé de mettre ;
deux fois il est bouté dans bouté ; ici, il s'assimile;
une fois il est mette dans mis,
» » METTE dans METTU,
» » mette dans bouté ;
à 989 on dit j'ai mettu un verrou, elle est mise, cette
FEMME EST BIEN METTÉE (vêtue).
C'est en vain que l'on tenterait d'expliquer le tableau précédent par une intervention logique du français ou par la conservation d'un mettre d'origine populaire, réap- paraissant dans la plénitude de sa sémantique d'autrefois après son conflit avec foutre, boutre et bouter. L'emploi de bouté, mette dans le sens de « vêtu » ne peut s'expli-
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quer que par une naturalisation complète d'un mis français, qui, dans le plus grand nombre des cas, ne s'est pas pro- duite.
5 . Dernières ramifications de bouter.
Bouter a échappé de deux manières à la proscription qui l'atteignait à cause de ses rapports sémantiques et formels avec foutre. Dans l'un des cas, il signifie « vomir », dans l'autre « regarder ». Un verbe qui signifie en même temps « mettre, vomir, regarder » semble devoir déjouer toutes les combinaisons des étymologistes, d'autant plus que ces trois sens se trouvent réunis en un petit espace qui équi- vaut à l'étendue d'un département.
Aussi ne devons-nous pas nous étonner, si l'on a attri- bué une autre origine à bouter « vomir » et à bouter « regarder ».
La géographie linguistique va nous démontrer que le pri- mitif bouter « mettre », dans le cours des péripéties qui devaient provoquer sa disparition, a sûrement produit les deux autres et les a produits assez naturellement.
a) Bouter « vomir ».
Dans l'aire italienne de bouter, la carte vomir nous signale rebouter à 975, 985. Cette acception du dérivé de bouter est le pendant de rejeter « vomir » (968, 965). A 975 > 9-5 ^e préfixe re.. reste nécessaire, puisque notre mot est dans une aire bouter. Il cesse d'être nécessaire à 978, 989 \ où l'on dit bouter pour « vomir », parce qu'ici nous
1. Le Glossaire des patois de la Suisse romande le signalera également à Nendaz, Ardon, en Anniviers, à Lens, Héremence.
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sommes dans Taire mettu et non plus dans l'aire bouter ; on peut y dire bouter pour rebouter, comme ailleurs un jeter qui aurait cessé d'avoir la signification de « jeter » pourrait succéder à rejeter et signifier « vomir». Remettre que nous avons à 955, 967 (et à 28 où il est tout aussi au- torisé) est une traduction de rebouter, survenue au mo- ment de l'échange de bouter contre mettre. Outre que rebouter > remettre ne faisait que suivre l'évolution de bouter, boutre > mettre, sa traduction avait l'avantage de présentera l'esprit une correction de bon ton pour expri- mer l'idée de « vomir » dont les termes dégénèrent facile- ment et s'usent rapidement \ Le boutre hors de 193, qui, en Wallonie, venait tellement à propos à l'appui de notre thèse (foutu > boutu > mettu) et vient ici confirmer notre étymologie de bouter « vomir » rend probable l'exis- tence d'un éphémère reboutre « vomir », notamment au point 28, voisin d'un mettu (bouté > boutu > mettu ;
REBOUTER > REBOUTRE >• REMETTRE).
Résumons ce qui précède en vue d'en tirer une conclu- sion d'ordre général.
Bouter « vomir » ne se trouve que dans le voisinage d'un rebouter « vomir » où il pouvait vivre grâce à la disparition de bouter « mettre », alors que ce même bou- ter ne pouvait vivre dans l'aire bouter « mettre », où vit rebouter « vomir ».
Remettre « vomir », dans tout le territoire gallo-roman, ne se trouve qu'en trois points, dont deux (967, 955) sont dans le voisinage immédiat de rebouter, bouter « vomir » et dont le troisième est dans une aire qui a eu rebouter « vomir », probablement reboutre « vomir ». Partout,
1. La carte vomir ne donne certainement pas un tableau complet des équivalences existantes.
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bouter « vomir » se trouve dans un territoire conquis sur l'aire bouter et jamais dans l'aire où il signifie encore « mettre » (comme aussi le bouter « regarder » du can- ton de Neuchàtel).
Ces considérations géographiques constituent en faveur de notre explication de bouter « vomir * un faisceau de preuves contre lequel aucune étymologie certaine de mots romans équivalents de forme et de sens ne prévaudra ici :.
b) Bouter « regarder ».
Dans une aire, enclose par bouter « mettre » et d'où celui-ci a disparu récemment, bouter signifie « regarder ».
Cela a lieu dans une région où le patois a totalement disparu de la conversation, n'existe plus que dans le sou- venir de quelques vieillards, et où, à cause du nivellement qui, de cet état, se produit dans la langue il faut être très circonspect dans l'attribution géographique des phénomènes que Ton y recueille.
L'Atlas ne signale la signification de « regarder » qu'à 52 et à 63. Les matériaux beaucoup plus complets recueil- lis par la rédaction du Glossaire des patois de la Suisse ro- mande et que M. v. Wartburg a bien voulu nous commu- niquer permettent de le considérer comme existant dans presque tout le canton de Neuchàtel. Les points 52 et 63 étant les seuls qu'Edmont ait relevés dans le canton, on voit que ces indications coïncident avec celles du Glossaire. Dans une enquête sur place que j'ai faite en 1894, j'en a* relevé la présence à Lignières (canton de Neuchàtel) et à Diesse (Jura Bernois), localité voisine de Lignières ; il
1. L'Atlas de la Corse, entr'autres, signalera un buta « vomir » à Sas- sari (Sardaigne). Bien entendu, ce bût a n'a aucun rapport étym. avec notre bouter.
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n'existe pas au delà dans le Jura Bernois (Orvin, Péry ne le possèdent pas). Tandis que ma notation est conforme à celles du Glossaire {buta à Lignières, bœta à Diesse) quant à la quantité de la voyelle protonique, elle diffère de celle d'Edmont (buta 52, buta 63). Cette différence provient uniquement du fait que, demandé isolément (par moi, du moins), il a été obtenu par Edmont dans la phrase regar- dez DONC COMME IL RESSEMBLE A SA MERE, que l'accent tO-
nique, très fort sur la syllabe accentuée dans ce cas, abrège celle qui la précède r.
Vouloir faire remonter le neuchâtelois bouter « regar- der » à quelque lointaine origine étrangère à celle de bou- ter « mettre », à un type qui aurait disparu de toutes les régions voisines (où le patois est encore vivant) et qui n'ap- paraîtrait que dans une aire où le patois n'est plus qu'un souvenir, le dissocier de bouter « vomir » que nous ve- nons d'examiner, méconnaître la valeur des indications directrices de la géographie linguistique qui concernent et bouter « vomir » et « bouter « regarder » et que nous avons mentionnées plus haut, enfin admettre que ce type lexical, ayant été nécessairement soit homonyme, soit presqu' homonyme avec bouter « mettre », ait survécu intact à tous les conflits réels ou tout au moins possibles, dans une région où, nous le répétons, le patois a disparu, c'est vouloir s'engager dans une entreprise vaine.
Bouter « regarder » n'a pas d'autre origine que bouter « mettre ».
L'un des concurrents de bouter était ficher (qui serait à 52, 63 fêté, à Diesse fit-eie). Le patois correspondant peut
1 . Nous avons déjà eu l'occasion de dire que nous n'attachions au- cune importance à des objections qui nous ont déjà été faites à cet égard (Atlas ling. de la France. Compte rendu de M . Thomas, p. 2 1 . Cham- pion, 1904).
— 49 —
être le représentant formel de fixer et de ficher; mais la collision n'est pas nécessaire pour que notre explication soit foulée, car les deux sens se touchent dans ficher au point de se confondre (il tiendra sa vue toujours fichée en cet endroit; il avait les yeux fichés contre terre) *.
Que ficher soit bien vivant dans toute la région, cela ressort de sa présence dans la carte « mettre » à 93 9 2, dans tous les lexiques de la contrée, dans une note très sugges- tive de M. Cornu 3 où il reproche à des auteurs patoisants de son pays de dire ficher aval au lieu de mettre aval ou foutre aval. Ficher « fixer, mettre, bouter » était en concurrence avec bouter « fixer, mettre, ficher ». Que des patois où cette concurrence existait et qui étaient à la veille de disparaître et d'être supplantés par le français, nous montre bouter dans un sens qui n'appartenait de droit qu'à son concurrent, n'a rien qui nous étonne et rappelle le clore « rentrer (une récolte) » dont nous avons parlé. Il serait, au contraire, bien singulier qu'avant de disparaître définitivement le matériel lexical des patois ne porte pas les marques des assauts qui ont nécessairement précédé sa dis- parition -*.
1. Voir Littré et le Dict. gén. au mot ficher.
2. Ce n'est qu'une demi-carte de l'Atlas, et le point 939 est le point septentrional extrême le plus rapproché de notre aire bouter « regarder » .
3. Une langue qui s'en va. Extr. du Bull, des patois de la Suisse romm
I9i3,p. 9-
4. Si même l'on constatait, dans le canton de Neuchâtel, la présence de quelque bouter « mettre », il n'y aurait pas lieu, vu l'état actuel du langage, d'en être surpris davantage que de celle d'un bouté « mis » à côté d'un mettu « mis », en Dordogne.
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TABLE DES MATIERES
Pages Mirages étymologiques.
I *CoMMENOJJER 6
II Glaudere, « rentrer (une récolte) » 10
III Collision de trabem avec traucum en trau. . 14
IV Le verbe trauka « trouer » 17
V Exaequare et *exaquare 24
1 . Exaequare et *exaquare en latin 25
2. Aequare, *aquare, exaequare, *exaquare
d'après les dict. de Mistral et de Godefroy . 25
3. Exaequare et *exaquare dans le Val
d'Anniviers 30
VI Bouter et mettre '. 32
1. Constitution et lecture des cartes 32
2. Bouter « mettre » et bouter dérivé de
bout 34
3 . Bouter > boutre 35
4. Bouter et metter 41
5. Dernières ramifications de bouter 45
a) bouter « vomir » 45
b) bouter « regarder » 47
MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS
V "I*
Carte
trauka
traber
limite sept, du maintien des gutt. c, g, d'après les cartes « attacher, chercher, pêcher, sécher, charger ».
limites maxima et minima des gutt....
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Carte II
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ÉTUDH DE GÉOGRAPHIE LINGUISTIQUE
PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE
VERBALES
I Pourquoi Ferai n'est pas devenu Fairai. II Heur dans son atrofie sémantique actuelle.
III Dégoût vient de goutte.
IV Oiseleur « Apiculteur ». • V L'analogie réparatrice.
LA FONÉTIQUE ARTIFICIELLE
I Français vierge.
II Suffixe ordinal -ième.
III La pométique artificielle dans le Midi. Appendices.
RÉSUMÉ DE CONFÉRENCES FAITES A L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
PAR
J. GILLIÉRON
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE H. CHAMPION, ÉDITEUR Edouard CHAMPION
5, QUAI MALAQUAIS (6e; I ^2 I
PATOLOGIE ET TLRAPEUTIQUH VERBALES
POURQUOI FERAI N'EST PAS DEVENU FAIRAI*
Dans une étude intitulée La faillite de Vétymologie phoné- tique, j'ai cherché à démontrer que le futur du verbe faire, ferai— et le conditionnel ferais, cela va sans dire — n'était pas tairai, comme celui de taire est tairai, parce que l'éti- mologie populaire voulait écarter de cette forme l'idée de « fer, ferrum », qui, au contraire, est appelée par ferir « frapper » devenant férir « frapper avec un fer » (ferire
L'ethnologie populaire ne pouvait, en effet, être éveillée que dans une concurrence des verbes faire et ferir, dont certaines formes coïncident en une (v. Godefroy, faire et ferir).
Il est invraisemblable que, au moment où ferir allait sombrer en frire, d où, à son tour, friser allait naître, letimologie de férir < ferir, qui me paraît toujours indu- bitablement juste, puisse être née tout de go, sans être évo- quée par sa contre-partie fonétique, c'est-à-dire par une forme de faire, pouvant être une forme àe férir « frapper avec un fer » et devant cesser de l'être, devant être écartée de l'aire sémantique où se meut ferir.
L'étimologie de ferire II ne peut provenir que d'une
i. Sources: Dictionnaire de Littré et Dict. Gén. de Hatzfeld Dar- mesteter, Thomas.
4 REVUE DE HLOLOGIE FRANÇAISE
controverse entre fèr >• fèr et fèr >> fèr, entre un fèr, conforme au sentiment ethnologique, et un fèr, non conforme. Seul, ce dernier peut avoir évoqué le premier.
Sur ce point, mon opinion n'a pas varié.
Mais j'ai commis une grave erreur, un anacronisme bien caractérisé, en confrontant le futur de faire, ferai, avec l'évolution de ferir à férir, puisque ferai est de plusieurs siècles antérieur à l'évolution de ferir à férir et que sa rai- son d'être, à la place de f air ai, nous est inconnue.
Après cet aveu non voilé, il semblera d'autant plus para- doxal que je maintienne dans son intégrité, non seulement .la nécessité d'une concomitance de « faire » indûment « férir », avec « ferir >■ devenant, par là-même, et simul- tanément férir, mais encore la réalité d'une confrontation sincronique de ferai avec ferir, malgré l'anacroniSme dont je me suis rendu coupable.
Je persiste à croire que faire et ferir se sont, en la forme ferai, départi une zone sémantique, sujette à controverse entre eus deus, et que la confrontation des deus verbes, entachée d'anacronisme, telle que je l'ai présentée dans La Faillite..., a réellement eu lieu.
Ce que nous espérons rendre plausible en substituant un sincronisme à notre anacronisme.
En rétablissant dans ses termes complets le problème tel qu'il se présentait à nous, et tel que nous ne l'avions pas établi, nous nous achopperons à un fairai qui, sans avoir existé réellement, a dû exister latemment, et avoir été empêché de naître précisément pour la même raison que celle qui faisait naître, naturellement, férir de ferir.
On sait que nous fesons, je fesais, etc., fesant pour nous faisons, je faisais, etc., faisant, sont venus, très- tard, a la suite de je ferai. Je ne m'étais pas même posé la question : comment se fait-il qu'une première personne plurielle du
PATOLOGIE BT TÉRAPEUTIQUE VERBALES 5
présent de l'indicatif, qu'un imparfait, qu'un participe pré- sent règlent leur forme sur un futur, alors que les formes faisons, etc. sont, toutes, conformes à la fonétique et aus principes de régularisation qui ont dirigé le français, alors qu'une subordination inverse est tout à fait anormale (d. le parisien quand tu te Vveraset quand tu te lèveras, fach'trai et j'achèterai, etc.).
C'est là, je crois, un exemple unique dans la conjugaison française.
A-t-on éprouvé le besoin d'avoir* un radical particulier pour les formes faibles du verbe, et y a-t-on satisfait en s'appuyant sur ferai qui le présentait ? Ce besoin est pré- cisément le contraire de ce que la langue de cette époque éprouve. Et les parlers populaires, tout autour de nous, disent nous faisons, je faisais, faisant l.
Aussi bien le Dict. Gén. nous dit-il que « l'affaiblisse- ment irrégulier de ai en e, consacré dès l'ancienne langue pour le futur : ferai, tend à s'introduire dans la prononcia- tion de nous faisons, je faisais, etc. et faisant » (page 241 du Traité). En conformité avec ce « tend à s'introduire », le Dict. Gén. nous dit que bienfaisance se prononce bienfè^ans et familièrement « bienfe^ans ». Le dictionnaire de Littré, quoique l'aîné du Dictionnaire Général, admet catégori- quement le trionfe de fe sur je, le triomphe de la pro- nonciation des Parisiens du xvie s., prononciation que blâ- mait Bèze ; mais il nous dit que bienfaisance se prononce ..fe.. ou ..fè.., cette segonde forme étant « surtout em- ployée dans la récitation et la lecture ». Les deus diction- naires s'accordent à dire que faisable se prononce fe..
^ 1. Cette prononciation a surpris notre auditeur à l'École des Hautes Études, un professeur américain, venu en France, il y a trois ans, et faisant partie du premier bataillon d'outre-mer, débarqué à Saint- Nazaire.
6 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
A quoi attribuer ce qu'impliquent les expressions « ten- dance à s'introduire » (fesons, etc. D. G.), « familière- ment » (bienfesance D. G.), « emploi dans la récitation et la lecture » {bienfaisance L.), l'accord des deus dictionnaires sur fe sable — qui est d'ailleurs aussi faisable actuellement — à quoi attribuer ces indications, souvent quelque peu dis- cordantes et contradictoires, sinon au fait qu'il s'agit, dans ai >> ey d'une pression relativement inopérante, n'ayant aucun caractère de nécessité urgente, et constamment» depuis le xvie s. sujette à caution, sujette à un retour, battue en brèche par l'immuable besoin de rapprocher les mots de leur lieu d'origine, le besoin de transparence étimologique, quand une divergence de radical n'a pas de raison d'être organique.
Je viens de faire lire à un Parisien et à sa femme l une frase dans laquelle figurent... rue de la Bienfaisance... faisant... faisable... nous faisons. Ni le lecteur, ni la lectrice n'ont été conséquents avec eus-mêmes, et il n'y a eu accord des deus que sur fesable. Si l'on objecte que' mes sujets ont pu se laisser influencer par l'ortografe, je répliquerai que cela a pu avoir lieu seulement à la condition que la pro- nonciation fai leur ait paru naturelle, conforme aus prin- cipes de la langue, par conséquent conforme à la tendance de retour au radical fai — ce que nous voulons établir — et je demanderai pourquoi il y a eu accord sur fesable, qui est le membre le plus lointain de la famille — on ne ferait pas dire à mes sujets fesan pour faisan.
Une Parisienne du quartier des Ternes, alors sexagé- naire, avait batisé, il y a plus de 50 ans, un petit sentier, bordé de murs et peu passager, des environs de Bâle, du
1. C'est la personne qui dit quand tu te Vveras, jacb'trai et qui, pour distinguer la « pomme » de la « pomme de terre », l'appelait pomme- pomme ou pomme de Vair (Généalogie des mots qui désignent F abeille).
PATOLOGIE ET TERAPKUTIQUE VERBAI 7
nom de 8 sentier des faisants ». Elle était assez spirituelle, quoique illettrée, pour que je croie qu'il y avait, dans son langage, identité complète de « faisan » (qui n'a jamais été fesan dans son langage) avec faisant, participe présent du verbe faire.
Et pourquoi, en présence de ces retours de je., à/?.'., et se tenant à l'écart de ces hésitations, le futur ferai reste-t-il seul immuable, inaccessible à l'évolution de je. . en je. . , dont il a provoqué le mouvement inverse?
Pourquoi ? Sinon, parce que cette évolution lui est interdite — à lui seul, contrairement à ceus qu'il a entraî- nés dans le mouvement fonétique contraire à l'action mor- fologique régulière, telle qu'elle doit se manifester dans le verbe — par la sémantique qui en ferait un dérivé de fer.
L'évolution de faisons, faisais, etc., faisant, dictée par ferai, ne peut être que le résultat d'un accident, et non pas celui d'une transformation organique, puisque, aussitôt née. elle est, sinon reniée, du moins négligée en faveur d'un retour, et que la langue, des siècles durant, la traîne à sa suite par routine — trait caractéristique des langues littéraires, — peut-être aussi, parce qu'elle est obligée de garder ferai, dont elle ne peut faire fairai, et qu'il lui sert d'appui, ou simplement de prétexte.
Quel est donc cet accident de l'époque qui a mis faisons, faisais, etc., faisant à la merci de l'emprise du futur ferai ?
C'est le changement de IV entre deus voyelles, qui, au xvie s., s'est changée en s sonore à Paris et partout où, à cette époque, rayonnait la langue française. Cette transfor- mation, d'une durée plus éfémère à Paris qu'en province, où elle a jeté des ramifications profondes dans la fonétique de certains parlers français régionaus, n'a, comme on le sait, laissé que quelques traces dans la langue actuelle (chaise, besicles). A ces traces, il faudra ajouter celle qu'elle a laissée dans la conjugaison du verbe faire.
8 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
En effet : ferai, ferons ont été, au xvie s., fe^ai, ferons . Tout le conditionnel, ferais, etc. était ferais, etc.
Le radical fe% du futur entrait ainsi en contact formel étroit avec celui de faisons, faisais, etc. et faisant, c'est-à- dire avec fai\, et qui pourrait dès lors s'étonner que, au retour de cet avatar, il ressortît
ferai, ferons, ferons, ferais, etc. soit un radical fe affecté aus formes faibles du verbe, et englobant, par conséquent, aussi fêlant ?
La surprise éprouvée par ferons, ferais, fêlant (qui se répercute dans les dérivés jetable, etc.) a bien le caractère d'une transformation fonétique inorganique et contraire à la morfologie : aussi ces mots secouent-ils le joug, ainsi que nous l'avons vu, pour rentrer — autant que la langue indolente, et maniée dans des milieus très divers, permet de le constater — dans le giron du radical fondamental de faire. Seul ferai ne bronche pas, seul il n'arrive pas à une existence jairai. Ah ! vraiment, il a la vie bien dure ! Et d'où lui viendrait donc sa vitalité, sa longévité, sinon de l'intangibilité de sa forme, sinon de sa peur d'être « brûlé » par « fer », s'il devenait f air ai.
Et c'est, si je suis bien renseigné, précisément à l'époque où ferai jouait à faisons, faisais, etc., faisant le vilain tour que nous l'avons vu leur jouer, c'est à l'époque de cet exploit que ferir devenait férir !
Certes, ferai pouvait, antérieurement à la venue de férir, être empêché par ferrer de se ranger sous le radical fait ; mais on avouera que le mouvement fonétique du xvie s., où ferir devenait/éfn'r et où ferons, ferais, etc., fêlant retour- naient naturellement, quoique comme furtivement, à fai- sons, faisais , Qtc, faisant, était bien conditionné pour enga- ger ferai à faire peau neuve et à s'assimiler aus autres formes du verbe. C'était bien, pour ferai, le moment où la morfologie allait pouvoir revendiquer ses droits.
PATOLOGIE ET TÉRAPEUTIQJJE VERBALES V
Comme [disons, etc. renaissent de leurs cendres sous l'action revivifiante de la morfologic, de feçai devait naître fuirai pour la même raison et par la même action. L'ethno- logie trouve dans férir un mot propre à être extrait de
/>/>, qui va se perdre dans frire < fr^J ; mais elle
refoule un fairai que veut imposer la morfologie avec le même droit exercé par elle sur ferons, etc. pour en faire faisons, etc. C'est ce refoulement de fairai qui inspire l'éti- mologie et lui enseigne à tirer parti d'un/V(/r) pour en Élire un mot apte à être un verbe de « fer » ; car, sans cette inspiration, sans cet enseignement, elle ne saurait pas pins tirer de frir un férir qu'elle ne tirerait de friser (les cheveus) un fèriser, dérivé de fer.
C'est le spectre de fairai qui évoque férir, un férir d'ail- leurs éfémère, qui ne vit plus que dans l'adj. féru et la locution sans coup férir.
Ainsi, l'anacronisme que j'ai commis dans La faillite... se révèle, à mes yeus, comme un sincronisme. Instinctive- ment, j'avais imaginé une balance à deus plateaus ; je crois avoir retrouvé celui qui paraissait définitivement perdu.
Si ferai a été un élément d'obstruction à l'évolution de fe en fè, dans le verbe faire (ferons >> faisons), je prétens qu'il a été, en même tens, un appeau à cette évolution, dans un verbe qui avait une nature sémantique propre à en subir la virtualité, et avec lequel faire était en contact for- mel.
La forme fairai, que — non considérée son homonimie intolérable — nous tenons pour la seule naturelle à notre époque, est assez répandue dans la zone intermédiaire entre le provençal et le français, où vivent des parlers cherchant encore leur voie, et en dehors du milieu où s'est produite l'évolution r > s, à une époque, d'ailleurs, où, très vrai-
10 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
semblablement, ils n'étaient pas encore nés français, mais étaient encore provençalisants.
Il n'est point nécessaire d'admettre que férir poux fer ir ait été une condition sine qua non, ou simplement un élé- ment conservateur, dans le prolongement jusqu'à nous du férir de la locution sans coup férir. C'est, du moins, ce à quoi aboutit notre examen attentif, qui partait du point de vue que sans coup férir ne serait pas arrivé jusqu'à nous, si férir n'avait signifié que « porter un coup, frapper un coup », et non « porter un coup tranchant, décisif », c'est- à-dire s'il n'avait pas renfermé une superlativité et une pré- cision dans le coup porté ou à porter, une valeur séman- tique qui exclurait la possibilité d'expressions telles que férir un coup sensible (au moral, p. ex.). Sans coup férir, du xiie s. déjà, est parvenu jusqu'à nous pour une raison indépendante du glissement sémantique qu'il a subi par ferir devenant férir.
Si cette locution est encore aujourd'hui monnaie cou- rante, comme au tens de Lafontaine (« Il nous, faut, sans coup férir, rattraper notre somme »), et si elle se maintient encore, quoique la valeur sémantique de férir, dérivé de fer, ait totalement disparu de notre esprit depuis que ce verbe est tombé dans l'état d'extrême défectivité, et que féru, s'il en évoquait une maintenant, en évoquerait une autre (Jéru d'vmour), après avoir évoqué la même (« transpercé par »), c'est parce qu'elle a un attrait et une vigueur qui la recommandent parfois, de préférence à un simple adverbe, dont elle fait la fonction.
Ce n'est pas ce caractère d'ordre estétique qui rent pré- cieus à mes yeus les locutions et les mots que nous appe- lons vieillis à l'heure actuelle.
Quand nous les rencontrons dans quelque écrit, ou qu'ils se présentent à nous dans notre parler, nous ne fai-
PATOLOGIE ET TERAPEUTIQ.UE VERBALES II
sons, tout au plus, que nous en étonner, sans chercher la raison d'être du prolongement de leur vie. J'estime qu'ils valent miens cependant que matière à étonnement.
A l'égal des mots disparus du français, ils ont L'avantage d'étaler devant nous une vie lexicale complète, mais une vie encore à son dernier souffle, à l'agonie, et celle-ci est souvent seule à pouvoir nous révéler la cause de leur mort prochaine, et celle-ci que, dans les mots disparus, nous ne pouvons étudier que d'après les dires de nos aïeus, plus ou moins sujets à caution, dans les mots vieillis, nous pouvons ['étudier sur nous-mêmes, sur le vif, et en pleine connais- sance de leur vitalité déclinante.
Nous sommes même, à un autre égard, intéressés à cette agonie; car il ne tiendrait qu'à nous, qui sommes maîtres de l'heure, de la prolonger — de la prolonger, mais non pas de remettre le mot en état de santé, comme Littré paraît y convier (« Il faut louer les écrivains qui essayent d'en ramener quelque peu l'usage » — Littré, férir).
Les mots vieillis témoignent, le plus souvent, d'une révolte, d'une incapacité à se soumettre à des substitutions que la langue veut leur imposer.
Cap est un révolté légitime contre chef 'et tête : de pied en cap ne peut être ni de pied en tête, ni de pied en chef, ni de cap en pied ; il ne peut davantage se laisser suppléer par des pieds à la tête, expression qui a un sens beaucoup plus concret.
Si l'on me demandait pourquoi et comment le sujet que je vais aborder vient à faire suite au présent que je viens de traiter, je confesserai que la raison en est toute person- nelle et tout accidentelle.
Ayant à envoyer à un ami mon étude sur férir — et sans coup férir — , je lui écris « je ne sais pas si cette brochure .aura l'heur de vous plaire », et, comme écrivant dans un
12 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
stile naturellement pauvre, incorrect et terre-à-terre, je ne suis pas accoutumé à rechercher les vieus mots, alors que j'ai grand peine à trouver les modernes, j'ai été surpris par l'emploi de heur que je faisais instinctivement, et l'ai sou- mis à mes méditations.
HEUR
DANS SON ATROFIE SÉMANTIQUE ACTUELLE
J'ai écrit « je ne sais si cette brochure aura l'heur de vous plaire » ; je n'aurais pas dit « si l'auteur aura l'heur de vous plaire ». Et je crois, en cela, me conformer à l'usage cou- rant : je m'en suis assuré auprès de sujets parisiens qui font encore emploi de heur. J'établis la règle que heur ne peut avoir d'emploi actuellement que lorsqu'il s'agit de choses et non de personnes.
Il n'en était pas ainsi autrefois, au xvne s.
« Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance », et où il se disait même, en parlant des personnes, de celle qui fait le bonheur de, « Reine, l'heur de la France et de tout l'univers. »
Uheur du xvne s. a disparu au point que Voltaire a pu dire : « ce mot d'heur, qui favorisait la versification, et qui ne choque point l'oreille, est aujourd'hui banni de notre langue ». Banni, non! puisqu'il existe encore,' et avec une restriction dans son emploi qui exclut l'admission d'une revivification savante. Mais bien, délaissé.
Heur n'a point disparu ; il est un révolté dans « si cette brochure aura l'heur de vous plaire » ; il a disparu dans « si l'auteur a l'heur de vous plaire ». Que s'est-il passé ?
Heur, précisément parce qu'il s'est élevé si haut (« heur
PATOI,OGIE ET I ERAPEU ru >l l VERBALES 13
de tout l'univers ») et s'est abaisse si bas (« si cette bro- chure aura Theur de vous plaire »), qu'il s'est appliqué aus choses tout en s'appliquant aus « reines » et aus « exploits merveilleux », s'est avili, comme le papier-monnaie s'avi- lit quand baisse le crédit, comme les mots abstraits s'avi- lissent quand la langue en abuse, comme verte s'est avili.
Et comme verte s'est refait une nouvelle santé — d'ail- leurs déjà quelque peu ébranlée (« c'est la vérité pure, stricte », etc.) — en devenant vérité, heur a eu recours à un moyen semblable pour se reconstituer des droits perdus l. Malheur n'avait pas participé à la déchéance d'heur; c'est sur malheur que se fait bonheur, ou plutôt, puisque bon heur existait déjà, nous dirons: c'est sur malheur que s'affermit bonheur. Car, sémantiquement, bon dans bonheur n'ajoute pas un iota à heur, qui, à l'égal de chance (« il a de la chance ») signifiait déjà intégralement « bonheur ». Je dirais volontiers que l'expression bonheur et malheur (iden- tique à heur et malheur queLittré et le Dict. Gén. disent être encore employé) est l'équivalent de bon- et malheur, j'entens dire par là que, dans bonheur actuel, bon n'est plus pléo- nastique, comme il l'a été dans l'ancien bon heur, et devient parallèle à tuai, opposé à mal, à Yheur duquel il a participé ainsi, comme quand je dirais : la pré- et postposition (d'un adjectif, p. ex.).
Voilà donc bonheur venant se substituer à heur, quand heur est devenu veule, employé lorsqu'il s'agit de personnes.
Mais bonheur n'était pas le seul substitut possible et réel d'heur. Il y avait chance, fortune, bonne fortune, plaisir, tous héritiers se partageant le patrimoine d'heur et l'ajoutant au
1. Il est bien inutile de dire que, à aucun moment, nous n'avons pensé a attribuer la disparition d'heur, monosilabe dès le xive s., à une collision avec heure, malgré des contacts regrettables (« combien d'heur et de jours », « que notre heur fût si proche », etc.).
14 REVUE DE FILOLOGÎE FRANÇAISE
leur propre, non pas sans que cet accroissement sémantique ne modifie leur nature, sans doute, et, peut-être ne change le cours de leur destinée. Car aucune parcelle ne se détache de l'édifice sémantique d'une langue sans entraîner presque fatalement des mouvements dont l'importance est dispro- portionnée à la futilité apparente de la cause qui les pro- duit (cf. la disparition d'ouïr dans La faillite de Tétymologie phonétique).
Chance, fortune, plaisir, venant se substituer à heur em- ployé en parlant des personnes, allaient-ils se substituer à heur en parlant des choses ?
Ma brochure allait-elle avoir la chance, la fortune, la bonne fortune, le plaisir de plaire à mon ami? La joie, h féli- cité, les délices de lui plaire ?
Impossible!
Ainsi heur trouvait un dernier refuge dans le cas où il était employé en parlant des choses,... un refuge jusqu'au moment où la langue aurait trouvé un substitut convenable à cet emploi.
Et qu'a-t-elle trouvé ? Avantage, don.
Je ne dédaigne ni avantage, ni don. Mais je constate que ce sont, relativement, des néologismes qui ne valent peut- être pas plus que mon heur, qu'on surcharge sémantique- ment avantage, don, comme on a surchargé heur ; et, en prévision du danger qui les guette de ce fait, je me demande': quelle surprise réserve à nos descendants ce mouvement lexical, si disproportionné par son ampleur à la perte du petit mot heur, perte que les lexicografes enregistrent comme un incident sans conséquence, comme un simple « fait divers » de journal ? -rcàvTa pet.
Exemple peut-être unique d'une décadence aussi rapide, dès la fin du xvne s., heur n'était plus sinonime de bonheur : « Et que l'heur d'être aimé n'est pas toujours bonheur. »
PATOLOGIB 1:1 riRAPEÛTIOPË VERBALES i>
Et Labruyère dit avec beaucoup de raison et de bonheur : « Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer ; il a fait heuteux qui est français et il a cessé de l'être. » Mais, comme Voltaire, il se trompe eu affirmant qu'heur a cessé d'être français, puisque nous l'employons encore, et en pleine connaissance de sa valeur héritée, ce qui ne serait pas le cas si nous l'avions réalisé par réadoption.
Cet arrêt dans la substitution à heur, cette obstruction de la part d'heur, employé en parlant des choses, à l'évolu- tion d'heur en parlant des personnes, sont-ils conformes à la langue en évolution ?
Ils sont l'essence même de la substitution d'un mot à sémantique multiple, d'un mot ayant simplement un sens figuré à côté d'un sens propre, s'effectuant par un autre mot dont la malléabilité, l'élasticité n'est pas la même que celle du mot auquel il se substitue.
Or, par quoi se distingue heur, en parlant des personnes, d'heur en parlant des choses ? Par un emploi au sens propre d'un emploi au sens figuré.
Heur, devenu inapte à être employé en parlant des per- sonnes, est remplacé dans ce cas par bonheur, chance, plai- sir, etc. ; mais ceus-ci ne conviennent pas aus choses, aus- quelles il faut un autre substitut, et, en attendant — l'at- tente est plus ou moins longue — heur continue à faire l'office auquel il a été appelé... appelé improprement, peut-être, mais qu'il remplit par usurpation, par une usur- pation à laquelle la langue a consenti, qu'elle a consacrée.
Heur en parlant des choses était impropre, puisque heur, pas plus que bonheur, ne devait avoir la propriété de s'ap- pliquer aus choses, et que, à l'heure actuelle encore, nous rejetons « si cette brochure aura le bonheur de vous plaire ». La langue n'y consent pas.
Y aurait-elle à la longue consenti ?
l6 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
On ne le saura que par déduction résultant de cas sem- blables à celui d'heur, mais non de l'historique d'heur lui- même ; car heur, en parlant des choses, avait trouvé un remède efficace à sa défection pour cause de démonétisa- tion par excès d'enfase, en même tens que heur, en parlant des personnes, avait trouvé le sien dans bonheur, chance, fortune, plaisir.
Alors, pourquoi heur, en parlant des choses, a-t-il per- sisté jusqu'à nos jours, s'il a trouvé un remède efficace en même tens que heur en parlant des personnes, et quel est ce remède ?
Ce remède, contemporain de bonheur, était don, avantage. Ce remède, on le voit, n'était pas unique. A la substitu- tion de heur, en parlant des choses, il ne s'imposait pas un remède unique, pas plus qu'à celui de heur, en parlant des personnes : indice d'hésitation dans l'application térapeu- tique. Cette hésitation pour heur, en parlant des choses, se justifie.
La marquise de Sévigné, par exemple, disait don déplaire — nous disons même don de déplaire — et nous l'imitons; mais, en limitant, nous commettons une faute, à l'usage de laquelle la langue a peine à donner son consentement : en effet, c'est la faute -même qu'elle répudie, lorsqu'elle s'oppose à « une chose a le bonheur, le plaisir, la chance ».
Une chose a le don est la consécration d'un emploi iden- tique à une chose a l'heur, tel que le faisait le xvne s., par figure, identique à une chose a le bonheur, le plaisir, etc., tel que nous le répudions aujourd'hui, et nous acceptons une chose a le don (de plaire), comme un pis-aller, autorisé par des auteurs en mal de substitution lexicale, puisque don présente le même obstacle que bonheur, etc. à être appliqué aus choses, et que la langue devrait l'écarter au même titre que bonheur, etc., puisque heur, sémantiquement atté-
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nué, depuis qu'il est dépouillé de son « bonheur » d'autre- fois, depuis qu'il est « dépersonnalisé », est toujours là pour nous dire qu'il n'a pas été guéri, qu'on ne l'a pas remplacé efficacement, et qu'il a encore le droit de vivre.
Avantage, qui sort complètement de son aire sémantique pour signifier notre heur — à F avantage de nous revoir occupe une rubrique spéciale dans le Dict. Gén. — et qu'un auteur, en 1690, dit être « façon de parler bourgeoise », et Lîttré « aujourd'hui, formule de politesse » était encore plus précaire que don.
Qui trionfera de bonheur, etc. ou de don et avantage dans la place qu'occupe encore heur chancelant ?
Évidemment don et avantage, don ou avantage. Quant à bonheur , chance, fortune, plaisir, leur tour n'est pas près d'ar- river, et, s'ils sont jamais « ministrables », ce ne sera qu'à la suite de quelque catastrofe survenant à don et avantage, les mots d'aujourd'hui déjà et de demain, les mots que, comme pis-aller, nous traînons depuis la fin du xvne s. et qui ne régneront sans entrave qu'à la mort d'heur.
Ces faits concernant heur répètent, de point en point, ceus qui se sont déroulés pour l'ancien affermer l, lequel signifiait « affermir » et « affirmer » et qui, sous l'action de fermer « firmare », rendre ferme, devenu fermer « clore avec un fer », se trouve dénaturalisé de « ferme », et doit se renaturaliser à « ferme ». Il devient affermir (comme bonheur succédant à heur), qui n'atteint pas « affirmer » (l'emploi figuré, comme Y heur employé par moi). Affermer (comme heur) continue à faire l'office d' « affirmer » (on afferme qu'un remède affermit les chairs), jusqu'à ce que « affirmer » trouve un substitut qui satisfasse sa séman-
1 . Les faits que je résume ici sont exposés dans une étude qui fera partie du volume publié par l'École des Hautes Études à l'occasion de son cinquantenaire.
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tique révoltée contre affermir et que confirmer vienne lui offrir affirmer (comme avantage, don viennent relever heur de son rôle provisoire, que nous pourrions encore rendre définitif à l'heure qu'il est, si tel était notre plaisir).
En disant « si cette brochure aura Y heur de vous plaire » et, d'autre part « j'ai le bonheur (etc.) de vous l'envoyer », je me trouve encore à l'étape de heur -bonheur correspondant à celle (ïaffermer-affermir que représente Amyot. Mais « si la brochure aura le bonheur (etc.) de vous plaire » a été prévenu par « si la brochure aura le don (l'avantage) de vous plaire ». Et, à moins d'une réaction raisonnée et plus ou moins rétrograde, cette dernière sera définitivement consacrée par la langue. Heur n'aura plus qu'à disparaître totalement, laissant don et avantage seuls maîtres de la place, en face de bonheur, chance, etc.
Heur a péché par son emploi enfatique à l'excès. Son état patologique, s'il n'était pas immédiatement suivi de mort, devait, conformément à son origine, passer par une étape transitoire que représente son emploi exclusif en parlant des choses. Pour que cette agonie soit elle-même conforme à l'état patologique d'un mot, il fallait que, dans cet emploi réduit, heur n'eût plus l'effet délétère qu'il avait dans l'emploi d'où il a été évincé, et où la nature de ses substituts lui enjoignait de se dédoubler — bonheur, plaisir, etc. moins accessibles à l'emploi figuré que don, avantage.
Les rôles d'heur dédoublé ne sauraient être renversés que si mon explication de sa disparition par deus étapes successives est fausse, et si l'historique à'heur en voie de disparaître a, cronologiquement, une apparence trom- peuse.
Admettons néanmoins, pour un instant, la réalité de ces rôles renversés. Il est évident que, dans ce cas, les mots actuels bonheur, plaisir, etc. seraient diminués de la
PATOLOGIE El TÉRAPEUTIQPE VERBALES iy
succession d'heur, et que don, avantage en seraient d'autant augmentés, les uns et les autres étant aujourd'hui héritiers légitimes d'heur^ avec cette restriction cependant que, dans certains cas, d'autres substituts aient pu se présenter.
Que Ton remplace heur par don ou avantage dans les exemples fournis par Littré, on verra qu'il n'en résultera que des frases dont la compréhension ira de la possibilité à la réalité actuelle, et ne sera jamais impossible : la révolte de bonheur, etc. contre « si ma brochure aura le bonheur de vous plaire » est plus catégorique, plus décisive — nous voudrions pouvoir dire plus excessive — que celle de don, avantage contre « si ma brochure aura l'heur de vous